Figure : Jean Marc Ela, le prêtre de la conscience africaine

Il s’est consacré à la recherche d’une dignité africaine, soutenant que les spécificités locales devraient être prises en compte dans la foi religieuse. Il dénonçait également le capitalisme occidental perpétué par les gouvernements locaux, les victimes étant les couches démunies

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Il y a 40 ans, en 1980, les éditions l’Harmatan à Paris en France publiaient un livre intitulé « le cri de l’homme Africain », dans lequel l’auteur relevait que la pauvreté, la famine et la répression étaient la manifestation de l’absence de pouvoir et de parole qui caractérise la condition présente des peuples noirs. Dans cet ouvrage, l’auteur s’interrogeait sur les enjeux d’une foi d’Africain décidée à assumer les défis, les drames et les conflits de la société africaine. Des défis qui obligent les communautés d’Evangile à réévaluer leur style d’existence et à participer aux efforts de résistance à toute forme d’oppression. Cet auteur était l’un des hommes d’église du Cameroun qui avait compris que la foi chrétienne ne peut être bénéfique aux peuples africains que si elle prend en compte le fait que l’homme noir est en mesure de réfléchir par lui-même et devenir acteur de son propre développement, au lieu d’être ce béni oui-oui sagement assis sur les bancs de l’église et inclinant la tête pour dire « amen » aux paroles dites en latin.

Il s’appelait Jean Marc Ela, né Jean Etoa le 27 septembre 1936 à Ebolowa, chef-lieu de la région du Sud Cameroun. Issu d’une famille de neuf enfants, il passé son enfance au village où il entre à l’école primaire en 1946 alors qu’il a 10 ans. Il en ressort 6 ans plus tard avec le  certificat d’études et va pour le petit séminaire d’Edea. Son séjour sera de courte durée dans cette ville chef-lieu du département de la Sanaga Maritime, il continue cependant  ses études secondaires au séminaire à Akono, un village non loin de Yaoundé, où il obtient le baccalauréat Série A (lettres) qui lui ouvre les portes du grand séminaire d’Otélé. Au début des années 1960, il sera ordonné prêtre au moment où les indépendances sont prononcées dans certains pays du pré carré français. Envoyé en France par son évêque pour continuer des études supérieures, il obtient une licence en sciences sociales et en théologie à Strasbourg, et en 1969, il soutient une thèse de doctorat d’état en théologie sur Martin Luther King, le tout premier étudiant africain à soutenir une thèse en théologie dans cette université.

Missionnaire engagé

De retour au Cameroun, il est envoyé dans l’une des localités les plus arides et les plus hostiles du pays, Tokombéré dans l’Extrême Nord-Cameroun. Ici il va travailler pendant 15 ans, 1971 à 1984 aux côtés des communautés paysannes du coin, notamment, les Kirdi, sous la forte influence idéologique  de Baba Simon le premier prêtre camerounais appelé le missionnaire africain aux pieds nus. Il fut profondément touché par les conditions de survie de ces communautés de toute évidence victime d’une injustice sociale criarde. Ce qui le pousse d’ailleurs à allier  à cette époque travail pastoral et recherche anthropologique de terrain. Dans ses efforts de sortir ces communautés de leurs conditions, il fonda un centre dénommé le Foyer Aimé Césaire à Tokombéré pour faciliter ses activités de la pastorale, d’alphabétisation, de conscientisation et de travail avec les jeunes.

Son engagement auprès des couches démunies le poursuit même à Yaoundé où à partir de 1985, Jean-Marc Ela enseigne à la Faculté de théologie protestante, jusqu’en 1995. Il vit alors dans un quartier pauvre de Yaoundé où il est confronté aux difficultés et aux problèmes quotidiens des populations : pauvreté, chômage, exclusion urbaine, etc., mais aussi à la débrouillardise et à l’ingéniosité des populations qui tentent de survivre. D’après une version de sa biographie, il commence à s’attirer davantage d’ennui quand il s’obstine à vouloir faire la lumière sur l’assassinat en 1995 du père jésuite Engelbert Mveng, un historien et théologien camerounais. Menacé alors de de mort il s’exile au Canada, en demandant l’asile à la fin d’un séjour à Hull en Angleterre, où il participait à un colloque organisé par l’Association internationale de pédagogie universitaire. Il s’installe alors à Montréal et continue ses recherches de même que les enseignements dans les universités canadiennes et européennes. Il finit par tirer sa révérence toujours en exil le lendemain d’une fête de noël, le 26 décembre2008 dans la ville de Vancouver, à l’âge de 72 ans

Militant de la cause africaine

Jean Marc Ela a laissé au total 22 œuvres littéraires, toutes engagées pour la cause de l’homme africain, et au-delà, de la cause des laisser pour compte de la société. Dans l’ouvrage intitulé Afrique, l’irruption des pauvres, il situe le Continent au cœur d’un “ordre” mondial en crise où la mort de celui qui est pauvre advient plus souvent qu’à son tour, et s’interroge en même temps qu’il interroge les rapports qu’entretiennent les sociétés africaines avec l’argent et le pouvoir. Pour l’auteur, il faut “réapprendre l’Afrique”, au-delà des stéréotypes inopérants qui dissimulent en fait la réalité, car le continent noir est sous l’emprise du capitalisme, barbarie venu d’ailleurs. Ses paysans, ses ouvriers, ses fonctionnaires, ses intellectuels, ses commerçants, ses femmes et ses jeunes sont confrontés à la violence et au mensonge érigés en loi nationale et quotidienne par des Etats soumis à l’extérieur. Il explique que la décennie présente s’achève avec l’effondrement des systèmes répressifs ainsi que des économies de rente et l’apparition de nouvelles stratégies populaires de résistance et d’innovation. Il relève que pour survivre dans une Afrique “conjoncturée”, écartée des échanges mondiaux, il faut penser et réaliser des alternatives viables avec tout le génie dont chaque homme dispose et qui a été libéré soudain par la déliquescence de l’autoritarisme.

Ce qui a entrainé ce que le prélat appelle  “l’irruption des pauvres” sur la scène africaine. Selon lui, les moyens de débrouillardise à l’œuvre dans les villes comme dans les villages sont davantage une réaction des populations  à la “culture de mort” des pouvoirs agonisants. Mais au-delà de ces nouvelles formes d’avenir, il préconise que la course vers l’argent et le culte que lui vouent les populations soient contrôlés par un Etat protecteur des faibles cette fois. Comment répartir le nouveau pouvoir et les richesses sans retomber dans l’ornière mortelle ? Jean Marc Ela expliquait dans son livre que  la démocratisation est un pas mais qu’ils s’imposent tout autant des contre-pouvoirs populaires forts, pour que l’homme africain prenne sa revanche sur le sort qui lui a été fait et qu’il s’est aussi fait depuis des siècles. Pour lui enfin, le noir devrait se tenir à distance égale entre “l’afro-pessimisme” et “l’afro-optimisme”, pas découragé, mais plutôt confiant, tout en restant prudent

Roland TSAPI

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