Figure : Jacob Fossi, l’homme qui mit fin aux tueries de la Metche

Grace à son action héroïque, il mit fin à l’extermination odieuse des nationalistes précipités dans les eaux pour un génocide sans traces

Les Camerounais arrêtés, torturés et tués dans la cadre de la lutte pour l’indépendance dans les années 50, 60 et le début des années 70, faisaient dans l’ensemble preuve d’un courage et d’une détermination exceptionnelles. Ces qualités étaient encore plus poussées chez l’un d’eux, militant upéciste et écrivain public dans la ville de Bafoussam du nom de Fossi Jacob. Le jour de son exécution, il décida de mourir avec son bourreau et l’entraîna avec lui dans la chute de la Metché, où les prisonniers étaient précipités chaque nuit, pour être éliminé sans traces. Cet acte a eu le mérite de mettre fin à cette pratique.

Jacob Fossi est né en 1917 à Bafoussam. Fils d’un proche de la chefferie à qui il succède plus tard et hérite de sa fortune humaine et matérielle. Son parcours scolaire était l’un des plus réussi à cette époque, ce qui lui permit d’être écrivain public dans la ville de Bafoussam tout en prêtant ses compétences aux services aux Eaux et forêts à Dschang et Bafoussam. Dans les années 50, il est l’un des rares à avoir une voiture, un cheval et une machine à moudre le maïs. Cette situation sociale plutôt aisée, ne l’éloigne cependant pas de ses compatriotes. Au contraire, à la grande déception des administrateurs de la ville et de la région, il est membre de l’Union des populations du Cameroun, et assume cette appartenance politique. Il était pourtant dans un dilemme à cette époque : sachant lire et écrire le français, il était soupçonné par ses compatriotes d’être de mèche avec les colons, pendant que ces derniers voyaient en lui plutôt un danger, redoutant que grâce à son instruction il pouvait éclairer ses compatriotes. Mais Jacob Fossi ne s’en préoccupait pas, il était profondément engagé dans la lutte  pour la libération de son pays, et tenait ouvertement tête au chef qui voulait maintenir les populations dans un assujettissement à la limite humiliant.

De cette prison, les détenus étaient sortis chaque nuit, ajoutés à ceux interpellés dans la journée, pour être emmenés vers une destination inconnue. Officiellement, c’était pour les transférer dans une autre prison, mais il n’en était rien.

Prison

Nationaliste convaincu, il occupait une place de choix dans le parti Upc à l’Ouest. Malgré l’interdiction du parti en 1955, il continuait de mobiliser les militants dans la ville de Bafoussam et ses environs, et servait même de trésorier du parti dans cette ville épicentre de la région. Obligé d’évoluer dans la clandestinité, il s’était donné au moins 5 pseudonymes qui lui permettaient de se mouvoir et de changer d’identité en fonction des lieux et des circonstances. Ainsi il s’appelait tantôt Methusela, Jedidja, Fokouinse, mais son pseudo le plus célèbre était Nicodème. Un jour de juin 1956, il fut enlevé alors qu’il se préparait à recevoir une réunion du parti à son domicile. Sa famille ne pouvait savoir où il était emmené, il avait été conduit avec beaucoup d’autres à la prison de Dschang, où on avait pris soin de le mettre en isolement à la cellule 6, pour éviter qu’il ne radicalise d’autres détenus avec ses idées. Il était accusé et condamné pour « maintien d’un parti dissous.» De cette prison, les détenus étaient sortis chaque nuit, ajoutés à ceux interpellés dans la journée, pour être emmenés vers une destination inconnue. Officiellement, c’était pour les transférer dans une autre prison, mais il n’en était rien. Les prisonniers étaient conduits au sommet des chutes de la Metche, ce cours d’eau à la lisière entre les trois départements de la Mifi, de la Menoua et des Bamboutos, qui abrite de nos jours la station de captage d’eau qui alimente la ville de Bafoussam. Les mains liées, ils étaient précipités dans le vide et disparaissaient dans l’eau. Cette méthode d’élimination avait été choisie pour marquer le mépris profond pour ces nationalistes : ils ne méritaient pas que le colon gaspillent les munitions pour les tuer, ils ne méritaient même pas que les gens se donnent de la peine pour creuser une fosse commune pour eux, et en plus cela permettait d’effacer le traces de cette extermination d’un peuple, au cas où un jour des curieux pouvaient vouloir chercher des preuves.

Ne se doutant de rien, Houtarde lui libéra les mains. Il fit semblant d’écrire mais se saisit de la culotte de Houtarde et de son adjoint noir qu’il tira dans la chute. Le Noir eu la vie sauve parce que ses bretelles s’étaient coupées, mais il descendit dans les précipices de la Metche avec le blanc.

La chute fatale

Les chutes de la Metché

De sa cellule numéro 6, Jacob Fossi observait tous ces mouvements nocturnes, et se posait la question : pourquoi ces transferts ne se font que la nuit ? Il fut discrètement renseigné par un garde prisonnier qui lui révéla la vérité sur ces mystérieux transferts. Dès cet instant il sut que son sort était scellé, mais se mis à concevoir un stratagème. Il entama d’abord une grève de la faim, mais se rendit compte que cela pouvait être préjudiciable à son plan. Il redevint docile, mais déterminé à mettre fin à cette pratique. D’après les témoignages recueillis par sa fille Louise Mekah Fossi et consigné dans l’ouvrage « les profondes blessures d’une chutes », le soir où Jacob Fossi fut amené avec d’autres au sommet de la chute pour le précipice final, il se proposa d’être jeté le premier, et qu’avant cela il avait des noms d’autres upécistes à donner. Il convainquit le gendarme blanc André Houtarde qui conduisait l’opération cette nuit, de détacher ses mains pour qu’il écrive lui-même ces noms sur du papier, pour être sûr de l’orthographe. Ne se doutant de rien, Houtarde lui libéra les mains. Il fit semblant d’écrire mais se saisit de la culotte de Houtarde et de son adjoint noir qu’il tira dans la chute. Le Noir eu la vie sauve parce que ses bretelles s’étaient coupées, mais il descendit dans les précipices de la Metche avec le blanc. Daniel Maugué, un journaliste à la retraite, ex correspondant de Reuters confiait aux auteurs du livre Kamerun : « On a cherché pendant des jours le corps du gendarme, sans succès, On a mobilisé les villageois environnants, on​ les a obligés à plonger pour chercher le corps du gendarme. En sortant de l’eau, ils ont dit qu’ils avaient trouvé tellement de crânes, tellement de​ corps qu’ils ne pouvaient pas reconnaître celui du gendarme.»  Les témoignages ne s’accordent pas sur la date de ces évènements historiques. Pour Mekah Fossi la fille de Jacob Fossi, cela se passait dans la nuit du 9 au 10 mai 1957, pour d’autres écrits, on était dans la nuit du 11 au 12 septembre 1959. Quelle que soit la date, l’acte héroïque de Jacob Fossi permit déjà d’annuler l’opération de cette nuit-là, les prisonniers furent ramenés à la prison de Dschang, et les colons mirent également fin à partir de ce jour à cette pratique d’élimination nocturne dans les eaux. Fossi Jacob avait choisi de donner sa vie pour sauver celle des autres, de son engagement pour la libération totale jusqu’à cet acte ultime.  Cette année 2022, la famille du héros commémore comme depuis quelques années les 65 ans de cette disparition, en attendant que la nation fasse, elle aussi, son devoir de mémoire

​Roland TSAPI

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