Figure : Jacob Desvarieux, l’identité créole

Avec le groupe Kassav’, il a su imposer au monde musical le rythme qui renvoyait à sa culture, qui souffrait alors d’une dépréciation totale, à défaut du déni

Le groupe Kassav. De la nostalgie, du chagrin, de la mélancolie, du bonheur, de l’extase, de l’enchantement, autant de sentiments imaginables de bien être que rappelle au monde entier ce groupe musical fondé en Guadeloupe en 1979. L’évocation de ce groupe rappelle aussi à la mémoire ce chanteur à la voix rauque, cheveux et barbe poivre sel, avec sa mise simple et modeste, loin des tenues extravagantes sur scène : Jacob Desvarieux.

Il est né le 21 novembre 1955 à Paris. Sa mère, qui voyageait beaucoup, l’emmène à l’âge de 3 mois en Guadeloupe, un archipel des Caraïbes constitué de 7 îles et formant une région et un département d’Outre-mer français. Il vit pendant 10 ans entre la Guadeloupe et la Martinique, toujours un département d’Outre-mer  français. Il part ensuite au  Sénégal où il vit jusqu’à l’âge de douze ans. Sa mère lui avait déjà offert sa première guitare, alors qu’il avait dix ans. La musique occupe une grande place dans sa vie et dès l’âge de seize ans, il devient arrangeur. Avec ses amis Francis Cauletin, Phillippe Drai, Christophe Zadire et Achille Ango à Marseille, il fonde un groupe de rock The Bad Grass, puis pour des raisons plus commerciales, Sweet Bananas. Le déclic pour lui, c’est quand de  retour à Paris, à l’époque du disco, Jacob Desvarieux rencontre Pierre-Edouard Decimus. En effet, ce vieux routier de la musique antillaise, membre du groupe Les Vickings, avait décidé de concevoir une nouvelle démarche musicale avec Freddy Marshall (artiste guadeloupéen). Ils font appel à Georges Decimus, frère de Pierre Edouard, et Jacob Desvarieux à l’époque guitariste et arrangeur, plutôt amoureux de Rock et de R’n’B. Tous ont quelque chose en commun, c’est qu’ils sont très attachés à la musique populaire de la Guadeloupe, et Pierre-Edouard Décimus cherche à l’adapter aux techniques musicales modernes.

Jacob Desvarieux rappelle surtout l’autre Afrique, celle qui s’est repensée, celle-là qui a refusé de se laisser absorber par la culture occidentale, et est allée chercher au plus profond d’elle-même l’essence de sa culture, et a finalement réussi à l’imposer au monde. Le créole adopté comme langue de chanson par ce groupe, est une preuve de la volonté de valorisation de son identité.

Esprit de groupe

Pour les enregistrements, ils travaillent avec de nombreux musiciens de studio, qui vont devoir réaliser ce qu’ils ont en tête. C’est d’abord expérimental. Les rythmes d’origine, venant essentiellement d’un   genre musical de la Guadeloupe appelé Gwoka, serviront de base à la musique dont ils rêvent. Kassav’, le nom choisi, est donc au départ un concept avant d’être un groupe. C’est une réflexion, un désir de progression, un retour aux sources. Le trio de base du groupe rentre en studio en novembre et, au début de l’année 1979, paraît le premier album de Kassav’, intitulé Love and Ka Dance. Le groupe se forme au fur et à mesure, sous différentes formes « Soukwé kò’w » ou Kassav’, avec des allées et venues de musiciens et chanteurs jusqu’en 1984. A cette époque, les musiciens antillais sont rarement professionnels : la musique est un passe-temps et difficilement un métier parce que ça ne paye pas, ou pas encore. Mais les fondateurs sont tenaces, parmi eux Jacob Desvarieux qui se donne à fond, guidé par sa passion pour sa culture d’origine. Musique et littérature allant ensemble, les fondateurs du groupe qui ont à cœur leurs origines, s’étaient largement nourri à la littérature des écrivains comme Aimé Césaire, Frantz Fanon, Edouard Glissant, Leon Gontran Damas, Maryse Condé et autres. Tous des écrivains qui revendiquent l’identité nègre et n’hésitent pas à torturer la langue française  en guise de révolte dans leurs écrits. C’est cette torture qui se traduit également dans ce qui constitue l’ossature de la discographie du groupe, ou du concept avec l’adoption de la langue créole. Kassav’ va bouleverser les habitudes. Dès 1980, il popularise le Zouk, un mouvement musical né en Guadeloupe et répandu principalement aux Antilles françaises. La voix de Jacob Desvarieux se révèle au monde dans la chanson Zouk la sé sèl medikaman nou ni. Le groupe se produit essentiellement en concert tout en enregistrant disque sur disque, en plus des albums solos de ses membres. Il conquiert un public de plus en plus vaste et fidèle qui adopte le Zouk dont le rythme allie rapprochement des danseurs avec l’expression de la sensualité.  Le groupe Kassav’ donne ainsi de la valeur, de l’orgueil et de la considération à la musique et aux musiciens antillais dans les Caraïbes comme en France, en Afrique et dans le reste du monde. Les majors de la musique française tentent de discréditer les premiers albums du groupe, qu’ils qualifient à l’époque de trop « ethniques », mais rien n’arrête la machine, surtout que de plus en plus les peuples noirs se reconnaissent dans ce rythme et l’introduisent partout où ils se trouvent.

Jacob, Jacob…

Jacob Desvarieux rappelle surtout l’autre Afrique, celle qui s’est repensée, celle-là qui a refusé de se laisser absorber par la culture occidentale, et est allée chercher au plus profond d’elle-même l’essence de sa culture, et a finalement réussi à l’imposer au monde. Le créole adopté comme langue de chanson par ce groupe, est une preuve de la volonté de valorisation de son identité. Même le nom du groupe Kassav est tout un concept avec une symbolique profonde. C’est en effet l’appellation en créole de la cassave, une galette faite à base de farine de manioc, la plus ancienne façon de consommer ce tubercule et qui permet également de conserver le plus longtemps possible cet aliment et d’en disposer en cas de pénurie. Ramené à la culture africaine, ancêtre de la culture créole, les membres du groupe Kassav, dont Jacob Desvarieux, étaient et sont toujours à la recherche de l’identité source, et surtout portés vers la conservation de cette culture, d’où l’image de la kassala bien connue dans les cultures africaines, à la base de la préparation d’un autre met camerounais connue pour sa longue durée de conservation, le mintoumba. Jacob Desvarieux faisait en définitive partie cette race de personnes qui croient en elles-mêmes, conscientes qu’elles regorgent d’énormes talents auxquels il faut croire tout simplement.

Sur le plan de la santé hélas, il traînait un diabète qui lui avait imposé une greffe rénale, avec comme conséquence un traitement immunosuppresseur à vie pour lutter contre le rejet de l’organe greffé, mais qui réduisait aussi la réponse immunitaire à des infections. Malgré les trois doses de vaccins contre le coronavirus qu’il a pris, il a tout de même été attaqué par la maladie en juillet 2021, et son système immunitaire déjà fragile n’a pas pu contrôler. Interné  au Centre hospitalier universitaire de Pointe-à-Pitre, il est placé dans un coma artificiel afin que lui soient prodigués les soins nécessaires, mais il ne s’en sortira pas. Le 30 juillet 2021 à l’âge de 65 ans, il a définitivement rangé sa guitare, mais le son de sa voix continue de résonner dans les mémoires, au rythme d’une danse aux origines africaines, le Zouk

Roland TSAPI 

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