Figure : Isaac Tchoumba Ngouankeu et le livre subversif

Premier vice-président de l’Union des populations du Cameroun, il s’est reconvertit en littéraires après ses années de prison, et ses écrits inspirés de son séjour dans les geôles ont été interdits au Cameroun

Au début de l’année 1959, la bataille au sujet de l’indépendance du Cameroun oriental se mène sur deux fronts essentiellement, sur le terrain où la répression de l’Upc interdit depuis 4 ans bat son plein, mais aussi sur le plan diplomatique. A ce niveau, pendant que la France a déjà balisé le chemin et préparé Ahmadou Ahidjo pour lui confier sa « propriété » et veut pour cela une « indépendance » immédiate, les leaders de l’Upc de l’intérieur et en exil pensent que cette partie du territoire camerounais est encore en proie à de la violence et qu’on ne peut parler de l’indépendance dans ces conditions, en tout cas pas sans avoir consulté le peuple. Mais les deux camps doivent s’en remettre à une résolution de l’Organisation des Nations Unis, véritable responsable de l’avenir du pays, la France n’étant en réalité qu’une tutrice. La dernière bataille au sommet se livre donc à New York. Du 20 février au 13 mars 1959 se tient une session spéciale de l’Assemblée générale des Nations unies, pour laquelle chaque camp a envoyé ses plus hauts représentants. Pour la France, Louis Jacquinot, ministre d’État, ex-ministre de la France d’outre-mer. Pour le Cameroun, c’est Ahidjo en personne qui va tenter d’arracher la majorité des deux tiers, nécessaire pour adopter une résolution. Au grand dam des Français mais conformément aux textes, l’ONU a accepté d’accueillir des « pétitionnaires » camerounais. Toutes les grandes figures de la vie politique locale ont donc fait le déplacement, et parmi les militants de l’union des populations du Cameroun représentant  la tendance nationaliste légale se trouve, aux côtés de Marcel Bebey Eyidi, un certain Isaac Tchoumba Ngouankeu,

Parcours

Né le 18 Novembre 1918 à Batela, un quartier de la ville de Bangangté dans le département du Ndé, Isaac Tchoumba Ngouankeu était  l’aîné de 4 garçons et une fille, dans la famille de Tatchou Ngouankeu, originaire de Bangangté et de Lydie Youwa, princesse Bangwa. Sa scolarité primaire suit le parcours des affectations de son oncle Djeutan. Il fréquente les écoles primaires de Bangangté, de Bandrefam et en 1925 celle de Bana où il fait connaissance de Paul Monthé, Elie Noutele et Simo Kamga. En 1931, il obtient le CEPE à l’école de Djisse à Foumban, et entre à l’Ecole Normale de Ndoungué d’où il ressort, en 1933, reçu au concours d’écrivains-interprète. En 1935, Isaac Tchoumba Ngouankeu est engagé à la chambre de commerce de Douala, mais il quitte ce poste pour avoir répliqué à la gifle d’un colon. Il n’entendait pas se laisser faire, surtout devant un colon. Il devient par la suite secrétaire particulier du directeur des Chargeurs Réunis, et en 1938, il rejoint l’administration des Douanes, poste qu’il perd de nouveau lorsque le général Leclerc débarque à Douala pour la France Libre. Il s’installe alors à Yaoundé à partir de 1944, où il travaille à l’intendance militaire comme écrivain-interprète. Nouvelle démission quelque temps après pour travailler chez un commerçant grec à Akonolinga. Un an plus tard, il retrouve une place d’écrivain-interprète à la douane camerounaise, qui l’affecte dans le Moungo deux ans plus tard, ensuite à Yabassi comme agent spécial et de nouveau  à Nkongsamba par affectation disciplinaire. Il dénonçait des détournements de fonds au préjudice des planteurs. Avec la légalisation dès le 27 août 1944 des activités syndicales, Isaac Tchoumba Ngouankeu est désormais comme un poisson dans l’eau, et présente en 1946 le rapport du congrès syndical de Yabassi. Comme il était de coutume à cette époque, du syndicat à l’Upc, la distance n’était pas celle d’un pas, il gravit rapidement les échelons pour devenir le premier vice-président de l’Upc, ce qui était synonyme d’entrer dans la liste noire de l’administration coloniale.

Au-delà du Cameroun, Isaac Tchoumba Ngouankeu croyait également à l’Afrique. Alors qu’il était président de la section Camerounaise de la Conférence Panafricaine des peuples Africains, il a participé en tant à la réunion d’Accra au Ghana le 29 avril 1961, à l’issue de laquelle le document de la création de l’Organisation des Etats de l’Afrique a été signé par Modibo Keita, Kwame Nkrumah et Sékou Touré. Il meurt le 17 février 2009 à l’âge de 91 ans, avec son rêve de voir un Cameroun libre, indépendant et prospère, et au-delà, une Afrique debout.

Prison et livre interdit

Sans surprise, Isaac Tchoumba Ngouankeu est arrêté pour la première fois en 1957 sur le chemin de Kumba dans le Cameroun britannique, où il allait assister à la première conférence nationale du parti. Transféré à la prison de Nkongsamba, il fait 11 jours de grève de la faim, et sera par la suite expédié, en même temps que Samuel Zeze, le député upéciste Owono Mimboe, et le syndicaliste Etam Ebénezer dans un « camp de rétention » à Yoko. Considérés comme « dangereux pour la sécurité publique », les quatre hommes sont à nouveau transférés, chaînes aux pieds, dans un autre camp de détention, à Mokolo dans le Nord, où ils retrouvent le prince Dika Akwa. Après des années de détention dans les camps de prisonniers du Nord-Cameroun, il fait partie des bienheureux qui en sortiront vivants. Ses instincts d’écrivain restant intacts, Isaac Tchoumba Ngouankeu se convertit  à la littérature et publie  en 1969 un recueil de contes intitulé : Autour du lac Tchad, édité par le Centre de littérature évangélique (CLÉ). Imprimé en France, les exemplaires destinés au Cameroun sont sur le point d’être débarqués au port de Douala, fin 1969, quand Jean Fochivé, le directeur du Service d’Etudes et de Documentation, (Sedoc),ancêtre du Cener, exige de Kwayeb Enoch, ministre de l’Administration territorial chargé de lutter contre les ouvrages subversifs, qu’il le fasse fasse interdire. Le directeur du SEDOC explique « Ce livre n’est qu’un ouvrage de haute subversion dans lequel Tchoumba Ngouankeu se plaît à dénigrer notre régime. Le Centre de littérature évangélique est devenu un creuset de subversion où les opposants font éditer pour la vente au Cameroun toutes sortes de brochures tendancieuses essentiellement néfastes à nos institutions. » 1, Enoch Kwayeb s’exécute, diffuse un arrêté interdisant la vente du livre de Tchoumba, et réprimande au passage le directeur des Éditions CLÉ le pasteur Gérard Markoff. Au-delà du Cameroun, Isaac Tchoumba Ngouankeu croyait également à l’Afrique. Alors qu’il était président de la section Camerounaise de la Conférence Panafricaine des peuples Africains, il a participé en tant à la réunion d’Accra au Ghana le 29 avril 1961, à l’issue de laquelle le document de la création de l’Organisation des Etats de l’Afrique a été signé par Modibo Keita,  Kwame Nkrumah et Sékou Touré. Il meurt le 17 février 2009 à l’âge de 91 ans, avec son rêve de voir un Cameroun libre, indépendant et prospère, et au-delà, une Afrique debout.

Roland TSAPI

1-    Ces extraits sont tirés du livre Kamerun, une guerre cachée aux origines de la francafrique (Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa)

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