Figure : Isaac Moume Etia, pionnier du syndicalisme au Cameroun

Premier africain Noir à remplacer un administrateur de colonies, il fut l’une des élites de son époque qui posa les bases des revendications des droits des Noirs.

En 1928 paraissait pour la première fois au Cameroun un dictionnaire en deux langues,  le Dictionnaire du langage franco-douala contenant tous les mots usuels, vol. 1, œuvre d’un interprète qui avait voulu permettre aux locaux de mieux connaître la langue française à cette époque où une partie du pays était sous l’administration française, et en même temps permettre aux administrateurs français de gouter à la richesse des langues locales. Il s’appelait Isaac Moumé Etia, son goût de l’écriture l’avait même poussé à entamer la traduction des Milles et une nuit en duala, avant que la mort ne l’empêche de mener son projet au bout.

Isaac Moumé Etia était né le 8 août 1889 à Ewodi, dans le département du Nkam, où sa mère était en voyage. Son acte de naissance est enregistré à Deïdo où résidaient ses parents Abraham Etia Tanga Ebelè de Bonatanga, Bonatéki, et Sikè Mouanjo Moudourou Ebelè de Bonamoudourou. Isaac Moumé Etia est inscrit à l’âge de 5 ans à l’école allemande officielle Mittelschule. Mais il s’ennuie,  abandonne et demande la permission à son père de rester à la maison, pour se consacrer à l’apprentissage du douala, sa langue maternelle. Il sera baptisé protestant en 1898 et inscrit à l’école communale de Deïdo, puis à l’école officielle de Bonanjo en 1900, où il passe 5 ans. à sa sortie de l’école, Isaac Moumé Etia est intégré au sein de l’Administration allemande le 18 avril 1905, comme écrivain-interprète et responsable de la collecte des impôts au service des finances publiques. Il poursuivra sa carrière sous les différentes administrations britannique et française au Cameroun. En 1918, en pleine guerre mondiale, il est le plus gradé des fonctionnaires indigènes et est nommé chef de la subdivision de Yabassi. Isaac Moumé Etia dirige cette subdivision tout seul, sans l’assistance d’un colon, malgré l’hostilité de certains Occidentaux, qui ne voulaient pas être sous les ordres d’un Noir. Il devient ainsi le premier Africain dans l’Empire colonial français à avoir remplacé un Administrateur des Colonies. Très apprécié par la hiérarchie, il sera pas la suite muté dans les villes comme Yaoundé, Kribi, Dschang, Bafoussam, Bafang et Foumban. Selon les écrits, la décision de destituer le roi Njoya est prise par l’Administration coloniale juste au moment où Isaac Moumé Etia est muté à Foumban. Convaincu que ce dernier est victime d’une injustice, il refuse de rédiger le rapport d’accusation prétendant, entre autres, que le roi des Bamouns arrachait les paupières des chrétiens, pour les empêcher de prier les yeux clos.

Ils organisent des manifestations de solidarité avec des travailleurs et adressent au Commissaire de la République française du Cameroun une revendication collective d’augmentation des soldes. Cette association qu’il pilote entre 1920 et 1925, pose les jalons du syndicalisme au Cameroun. mais heurtée à une grande hostilité des autorités coloniales, elle est dissoute, mais la graine était semée.

Adepte de l’équité sociale

Isaac, son épouse et le fils Abel

La position sociale de Isaac Moumé Etia faisait de lui naturellement un guide de sa communauté, mission qu’il s’évertuait à accomplir avec abnégation. Il était très sollicité par ses compatriotes qui formaient parfois des files à son domicile. Solidaire de ces derniers, il voulait contribuer à faire évoluer leurs droits sans recourir à  l’action violente, convaincu qu’il fallait  « se servir de la loi pour combattre l’injustice. » Sans être avocat, il comparaissait même devant les tribunaux et les juridictions du pays en tant que défenseur des droits de ses compatriotes. Un jour il demanda à un jeune collaborateur occidental: «  Pourquoi, ami, traitez-vous cet homme de sauvage ? Ceci ne le touche peut-être pas. Mais, si un de vos compatriotes vous outrageait ainsi publiquement, vous rougiriez de colère et d’humiliation. Sachez que qui feint l’ignorance n’est pas le plus sot. Quand il se soumet à ceux qui commandent, il imite le roseau qui se penche et se redresse après le passage de la brise… »  Chaque soir après son travail, il dispensait un cours de français pour adultes à quelques-uns de ses compatriotes qui, grâce à cela, ont pour certains pu être instruits. Le leadership dans ces conditions ne pouvait pas lui échapper. Isaac Moumé Etia était le président d’une association de jeunes notables, appelée Dalè la Mwemba ( la pierre angulaire de la Communauté». En 1920, il décide avec Ndoumbé Moussinga et Bonny Eboumbou, d’obtenir des droits pour les fonctionnaires locaux, en créant une association des employés indigènes de l’administration, malgré les restrictions. Ils organisent des manifestations de solidarité avec des travailleurs et adressent au Commissaire de la République française du Cameroun une revendication collective d’augmentation des soldes. Cette association qu’il pilote  entre 1920 et 1925, pose les jalons du syndicalisme au Cameroun. mais heurtée à une grande hostilité des autorités coloniales, elle est dissoute, mais la graine était semée.

« Mon père fut un de ces membres de l’élite pas seulement du Cameroun, mais de la race noire qui, par un travail énergique et assidu, a voulu démontrer au monde civilisé que nous aussi, surtout nous Noirs du Cameroun, étions capable d’une évolution

Panafricaniste

Son attachement à l’Afrique et aux valeurs ancestrales l’avaient amené à prendre progressivement les distances avec la religion chrétienne. Dans les dernières années de sa vie, il fréquentait de moins en moins le temple car, disait-il, « le Pasteur noir est plein de bonne volonté et de mérite, mais il lui manque une certaine  compréhension des grands devoirs. Aller au temple pour écouter les historiettes ou des satires enfantines me fait penser qu’il est préférable de croire et d’essayer de comprendre Dieu par ses propres écrits. » Bien que protestant, il assistait aussi aux services religieux catholiques. C’est ainsi que le  jour de ses obsèques, un hommage œcuménique lui fut rendu à son village de Bonatéki, au cours duquel le pasteur Martin Itondo déclara : « le défunt que voici m’a dit un jour : Révérend, je reviendrai souvent au Temple ; mais reformez la doctrine ! » La mort a eu raison de lui très tôt. Dès 1935 en effet, la maladie ronge Isaac Moumé Etia et il décède le 22 octobre 1939 à Douala, à l’âge de 50 ans, malgré les soins énergiques du docteur-lieutenant Vincent, à qui M. Bernier, l’Administrateur en chef des Colonies, délégué du Haut-Commissaire de la République, chef de la région du Wouri, avait dit de le soigner « avec ardeur, car c’est un bon auxiliaire de l’Administration». Son fils Léopold Moumé Etia fera ce témoignage à ses obsèques « Mon père fut un de ces membres de l’élite pas seulement du Cameroun, mais de la race noire qui, par un travail énergique et assidu, a voulu démontrer au monde civilisé que nous aussi, surtout nous Noirs du Cameroun, étions capable d’une évolution. Pendant les longues années qu’il servit l’administration française, il assuma sa besogne avec amour et conscience. Il a voulu que l’administration comprenne la mentalité de ses semblables. C’est pourquoi il s’est fait fabuliste des Camerounais. C’est pourquoi aussi il a écrit maints ouvrages afin que la langue et les mœurs de son pays soient révélées à nos prospecteurs français. »

Roland TSAPI

One Reply to “Figure : Isaac Moume Etia, pionnier du syndicalisme au Cameroun”

  1. UNE ANECDOTE:

    IL A OFFICIÉ À BAFANG COMME INTERPRÈTE-SECRETAIRE DANS LES ANNEES 30 ET IL FALLAIT TROUVER UN NOM POUR CHAQUE COURS D’EAU DE LA SUBDIVISION.
    EN DESCENDANT VERS KEKEM, ON S’INTERROGE SUR LE SORT D’UNE RIVIÈRE ET PERSONNE NE SE PRONONCE. IL VA S’EXCLAMER ET DEMANDER QU’ON Y COLLE SON NOM, CE QUI EST FAIT ET CETTE CONTRÉE S’APPELLE DEPUIS CE JOUR MOUMÉE.(pont sur la Moumee,)
    C’ÉTAIT UN AMI DU NATIONALISTE JEAN MBOUENDÉ.

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