Figure : Ibrahim Mbombo Njoya, la sagesse de fin de vie

Rompu de l’administration et habitué des couloirs du pouvoir moderne et traditionnel, il a exprimé dans ses derniers jours l’envie d’un de voir la politique être véritablement au service des populations

« A mon âge, on n’a plus peur de la mort. » L’homme qui prononce ces paroles le 30 septembre 2019, il y a 2 ans jour pour jour, avait 82 ans et s’apprêtait à tenir un discours en totale rupture avec la ligne politique du régime, dont il était pourtant l’un des fidèles depuis les années 1960. Prenant tous les participants au grand dialogue à contre-pied, y compris le premier ministre Joseph Dion Nguté mandaté par le président Paul Biya pour présider les travaux, il martèle, imperturbable : « Je continue à penser et le répète, que le problème qui se pose au Cameroun est aussi celui de l’alternance et le seul remède qui pourrait guérir le mal est : la révision de la Constitution; la limitation du mandat présidentiel à 2 x 5 ans non-renouvelables ; l’élection à deux tours ; la révision du code électoral ; la décentralisation dont il faut accélérer la mise en place, dans les six mois qui suivent le dialogue » Jamais le gouvernement n’avait été aussi embarrassé par un des piliers du régime, mais Ibrahim Mbombo Njoya ne s’encombrait plus désormais des formules diplomatiques, l’homme qui avait quitté les affaires depuis 1992 pour prendre le trône au sultanat Bamoun avait eu le temps, au contact des peuples profonds, de comprendre les souffrances intimes des populations, et se faire une idée de ce qui pouvait être la solution, et la crise anglophone n’en était qu’une raison supplémentaire. 

 “Je continue à penser et le répète, que le problème qui se pose au Cameroun est aussi celui de l’alternance et le seul remède qui pourrait guérir le mal est : la révision de la Constitution; la limitation du mandat présidentiel à 2 x 5 ans non-renouvelables ; l’élection à deux tours ; la révision du code électoral ; la décentralisation dont il faut accélérer la mise en place, dans les six mois qui suivent le dialogue.”

Destin tracé

Fils du sultan Bamoun Seidou Njimouluh Njoya, Ibrahim Mbombo est né le 27 octobre 1937 à Foumban. Son éducation primaire commencé sur place, il continue les études secondaires en France et les achève au lycée Leclerc de Yaoundé, où il obtient son baccalauréat avant de  poursuivre  au Sénégal, à l’Institut d’Etudes Administratives Africain de Dakar. A 21 ans, en 1958, Mbombo Njoya officie déjà en qualité d’Attaché au Cabinet du Haut-commissaire de la République française au Cameroun, ce jusqu’à l’indépendance du pays en 1960. De 1960 à 1962, il occupe tour à tour les fonctions de Chef de Cabinet du Secrétaire d’État à la présidence de la République chargé de l’Information, Chef de Cabinet du ministre des Forces armées, et enfin directeur de Cabinet du ministre des Forces armées. Par la suite, il est nommé Commissaire Général à la Jeunesse, aux Sports et à l’Éducation populaire. Trois ans plus tard, le 25 mai 1965 précisément, à 28 ans, il fait son entrée au Gouvernement en qualité de ministre adjoint de l’Éducation, de la Jeunesse et de la Culture. Cinq ans plus tard, il sera nommé ambassadeur du Cameroun en Guinée Équatoriale, le 31 juillet 1970, puis ambassadeur du Cameroun en Égypte jusqu’en 1981, avec pour premier secrétaire René Emmanuel Sadi

Le 4 décembre 1981, il est nommé vice-ministre des Affaires étrangères par le président Ahmadou Ahidjo. 34 jours plus tard, le 7 janvier 1982, il devient ministre de la Jeunesse et des Sports. Commence alors une carrière ministérielle ininterrompue, qui le portera, sous la présidence de Paul Biya, aux fonctions de ministre de l’Information et de la Culture du 21 novembre 1986 au 16 mai 1988, ministre de l’Administration Territoriale du 16 mai 1988 au 7 septembre 1990, de nouveau ministre de la Jeunesse et des Sports dès le 7 septembre 1990. Il assure même à partir du 3 décembre 1991 la fonction de Premier ministre par intérim, en l’absence du titulaire du territoire national. Son dernier portefeuille est celui de ministre délégué à la présidence chargé des Relations avec les Assemblées à partir du 9 avril 1992. Par ailleurs, il a été également PCA de la CRTV du 29 janvier 1988 au 12 janvier 1989. Hors de la sphère du pouvoir, il a également fréquenté les stades et les bureaux des instances faîtières du football africain. De 1961 à 1964, il est le deuxième président de la Fécafoot, après Ngankou Amos qui avait pris les rênes à la création en 1958. ​Il est d’ailleurs resté proche des milieux sportifs et en 1996​, il a été fait président à vie du Conseil supérieur des sports en Afrique par tous les ministres africains des sports lors de l’assemblée générale tenue à Alger en Algérie.

Il ne faut donc pas confondre la longévité d’une personne au pouvoir à la conservation du pouvoir par un parti politique​. C’est pourquoi, même dans le cas de la limitation des mandats, le président sortant se bat toujours pour que son parti, après lui, conserve toujours le pouvoir.

Sultanat politique

Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait

Désigné pour succéder son père au trône le 10 août 1992, il quitte le gouvernement pour se consacrer à ses nouvelles fonctions de 19eme roi de la dynastie Chare Yen. Les affaires politiques continuent cependant de le suivre. Il reste membre du bureau politique du parti au pouvoir le Rdpc. Le 8 mai 2013 il est parmi les trois sénateurs nommés de la Région de l’Ouest  par le président de la République pour la mise en place de la première chambre haute du Parlement. 3 ans plus tard, le 10 décembre 2016, il est également fait chef de délégation permanente du Rdpc à l’Ouest. Un autre titre qui a surpris plus d’un au sein du parti, Mbombo Njoya étant devenu de plus en plus critique envers le régime. Trois mois avant de devenir chef de délégation du parti, il avait clairement marqué ses distances par rapport aux appels à la candidature du président Paul Biya pour l’élection présidentielle de 2018. Le 20 février 2016 à Bafoussam en effet, son discours avait été sans langue de bois : « Il ne faut donc pas confondre la longévité d’une personne au pouvoir à la conservation du pouvoir par un parti politique​. Cest pourquoi, même dans le cas de la limitation des mandats, le président sortant se bat toujours pour que son parti, après lui, conserve toujours le pouvoir. L’actualité de l’heure, dans l’une des plus vieilles démocraties, en est une parfaite illustration. Par ailleurs, un parti démocratique, dans sa vie quotidienne, ainsi que dans ses propres projections, doit toujours tenir compte de l’environnement local, régional et mondial​. » Son discours à la tribune du grand dialogue le 30 septembre 2019  appelant à une alternance au sommet de l’Etat, n’était qu’une suite logique des idées de l’homme que 29 ans de règne à la tête de l’une des plus puissantes chefferies traditionnelles du Cameroun, avait contribué à assagir davantage. L’homme qui s’est éteint le 27 septembre 2021, avait constamment la main sur le visage en posture de réflexion, incarnant définitivement l’adage qui dit « si jeunesse savait, si vieillesse pouvait. »

Roland TSAPI

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