Figure : Hubert Mono Ndjana et la théorie de l’écartement de la norme

Philosophe et théoricien de l’éthique politique, il a étudié et dénoncé les concepts déviants de la société toute sa carrière, mais reste incompris

 «On nous dérange pour rien. Il ny a que deux tribus dans ce pays : la tribu de ceux qui possèdent tout et la tribu de ceux qui ne possèdent rien… Il y a solidarité entre les gens de même condition, quelle que soit la tribu. Quand vous avez deux hommes d’affaires qui parlent millions, ils signent des conventions en haut. Et pour ne pas être dérangés, ils envoient la foule faire du tribalisme en bas. Voilà ce qu’on appelle « les intérêts de classes. » Cette explication de la notion de tribalisme devenue un outil politique au Cameroun est de l’éminent professeur Hubert Mono Ndjana, au cours l’émission Mosaïque diffusée sur les antennes de Canal 2 international, le 5 mars 2019. Hubert Mono Ndjana s’est illustré dans le monde universitaire comme l’un des philosophes médecins de la société, et surtout iconoclaste.

Hubert Mono Ndjana est né le 3 novembre 1946 à Ekabita, par d’Obala dans la région du Centre. Fils de chrétiens catholiques, il est inscrit à l’Ecole Saint Charles d’Efok, près d’Obala où il commence ses études, qu’il poursuivra au  collège Vogt à Yaoundé. Puis l’université de Yaoundé, où il s’oriente par hasard vers la philosophie alors qu’il voulait faire le droit. Son parcours académique le conduit également en France à l’université François Rabelais de Tours. De retour au Cameroun, il a 26 ans quand il est recruté et affecté au lycée  classique de Bafoussam, détenteur d’une maîtrise à l’époque. Il se fait remarquer ici par son assiduité à préparer ses cours et surtout par le soin de sa mise, « Costume, cravate et chaussures bien cirées ». Il est par la suite affecté au lycée d’Ebolowa. Disposant suffisamment de temps libre, il y finalise les recherches pour  sa thèse de 3e cycle. Avant d’être recruté comme enseignant à l’université de Yaoundé où il a été chef de département de philosophie, il fait des cours de vacation dans des collèges de Bafoussam et Nkongsamba. En 1990, il passe à l’Académie des sciences du Djoutché à Pyongyang en Corée du Nord, une thèse d’Etat sous le titre « Révolution et création-Essai sur la philosophie du Djoutché ». Le 5 février 2003, il devient le premier Camerounais à accéder au grade de Professeur des universités dans le domaine de la philosophie. Des qualifications qui lui auraient valu des postes de responsabilité, mais le philosophe regrettait dans un entretien avec le journaliste Jean Philippe Nguemetta: « Mon record a été superbement ignoré, banalisé, Ceux qui ont accédé au même grade cinq ans après moi ont été promus à de prestigieux postes de responsabilité. » Actuellement retraité, il continue à donner des enseignements à l’Université de Yaoundé I où il est par ailleurs professeur émérite de philosophie, de même qu’il est sollicité dans de nombreuses institutions nationales et internationales.

Politique

Universitaire, Hubert Mono Ndjana s’est aussi illustré comme un théoricien de la politique, et a été l’un des premiers enseignants à soutenir Paul Biya à son arrivée au pouvoir en 1982, notamment en publiant en 1985 l’ouvrage intitulé l’Idée sociale chez Paul Biya. De l’ethnofascisme dans la littérature politique camerounaise,publié en 1987 rentre également dans le cadre la purification du milieu politique en le dépouillant des discours haineux. Il sera copté dans le Rassemblement démocratique du peuple Camerounais en 1990, où il a été secrétaire général adjoint, notamment chargé de la communication du parti. Un engagement  politique mal perçu par bon nombre de ses collègues universitaires qui trouvaient le mariage des deux orientations incompatibles.

« Pour moi, il est normal que les gens continuent à faire ce qu’ils considèrent comme normal. D’après ma théorie de l’écart et de la norme, notre société se caractérise par le fait d’avoir écarté la norme et d’avoir normalisé l’écart. Il s’agit bien d’un fait, et non d’une idée imaginaire. C’est pour avoir normalisé l’écart que les comportements d’écart n’étonnent plus personne. C’est de s’arrêter de détourner les fonds qui serait, au contraire, étonnant…”

L’écartement de la norme

Hubert Mono Ndjana, pensif

Spécialiste d’éthique et de philosophie politique, auteur d’une abondante littérature sur les questions éthique, politique, économique et sociale, historien des idées, les concepts d’Hubert Mono Ndjana lui permettent d’opérer une critique sociale rigoureuse, de dénoncer les dérives de la société camerounaise L’un de ses concepts le plus connus est celui de  normalisation de l’écart et d’écartement de la norme au Cameroun. S’exprimant sur les vastes détournements des deniers publics qui persistaient malgré les interpellations, et le traitement réservé aux coupables, il disait au cours d’une interview avec Jean Bruno Tagne, publiée le 7 mars 2013 dans le journal le jour : « Pour moi, il est normal que les gens continuent à faire ce qu’ils considèrent comme normal. D’après ma théorie de l’écart et de la norme, notre société se caractérise par le fait d’avoir écarté la norme et d’avoir normalisé l’écart. Il s’agit bien d’un fait, et non d’une idée imaginaire. C’est pour avoir normalisé l’écart que les comportements d’écart n’étonnent plus personne. C’est de s’arrêter de détourner les fonds qui serait, au contraire, étonnant…Si le Tribunal Criminel Spécial élargit tranquillement tous ceux qui remboursent quelque chose après avoir volé, comment nous, enseignants, allons-nous encore enseigner le principe et le sens même de la faute en tant que telle ? Comment pourrons-nous continuer à enseigner l’impératif catégorique ? A la maison même : comment punir encore un enfant qui a remboursé le bonbon volé ? Le principe du TCS a complètement perturbé la perception de la faute, puisque la punition, grosso modo, devient facultative. Le ministre de la Justice peut libérer le criminel si le corps du délit est restitué…» Comme tout philosophe, Hubert Mono Ndjana est bien sûr incompris de son époque. Les coups et les frustrations qu’il a connu, malgré sa brillante carrière académique, malgré ses soutiens au renouveau dès les premières heures, l’ont ramené à une réalité amère qu’il n’hésite pas à exposer en public quand il en a l’occasion. Il dénonce une société camerounaise gouvernée par les sectes et l’irrationnel. De son passage à l’université il dit : « De plus jeunes et moins gradés sont même devenus mes patrons dans l’institution de sorte que, sans avoir fini leur parcours académique, c’est-à-dire leurs recherches, ils sont institutionnellement amenés à décider, oui ou non, sur mes projets de recherche, sur mon destin académique !… Comment ne pas parler de sadisme, de cynisme et d’arbitraire comme principes de gestion ? Il s’agit plutôt d’anti-principes, puisqu’ils inspirent la peur ».

Roland TSAPI

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