Figure : Guillaume Oyono Mbia et les trois prétendants…

Il était l’un des grands dramaturges du Cameroun, qui peignait la société dans ses œuvres et la conscientisait en même temps. Il fut le premier en mettre en scène la dot comme moyen utilisé dans certaines communauté pour chosifier les filles

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« Trois prétendants… un mari ». Cette expression fait partie de celles largement utilisées dans les milieux au Cameroun, pour désigner des situations où l’on est appelé à opérer un choix unique entre plusieurs possibilités. Mais peu savent qu’il s’agit en réalité du titre d’une pièce de théâtre jadis inscrite dans les programmes scolaires de l’enseignement secondaires du Cameroun, et plusieurs fois mise en scène, à l’époque où les troupes théâtrales faisaient encore partie intégrante des groupes mis en place dans les établissements pour les activités périscolaires, et qui prestaient lors des fêtes nationales du 11 février ou du 20 mai. L’auteur de cette œuvre, lui-même metteur en scène, a définitivement tiré le rideau sur sa vie le 10 avril 2021. 

Guillaune Oyônô-Mbia est né le 2 mars 1939 à Mvoutessi II, un village de l’arrondissement de Zoétélé, département du Dja-et-Lobo, région du Sud. Il fut élevé par des parents cultivateurs, dans cette localité où les écoles du blanc étaient encore rares. Son instruction commence par les études en Bulu à l’âge de 5 ans dans son village, avant son entrée en 1947, à 8 ans, à l’école primaire de la Mission protestante de Mettet, où il obtient son certificat d’études primaires et élémentaires en 1953. En 1958, il commence des études secondaires mais arrête trois ans plus tard, en 1961. Cette année, il remporte le concours inter-état africains organisé par les compagnies aériennes Air France et UTA, ce qui lui permet de séjourner pendant 15 jours en France. Déjà suffisamment armé intellectuellement, il commence à donner les cours d’abord au Collège de Mettet  et ensuite au collège Evangélique de Libamba. Bénéficiaire d’une bourse du British Council pour ses prouesses en langues, il s’envole en 1964 pour l’Angleterre, d’où il revient avec dans ses valises un Bachelor of Arts, l’équivalent d’une licence en lettres. Pendant son séjour en Angleterre il met également à profit ses origines de la partie francophone du Cameroun qui le prédisposait plus à la langue française qu’à la langue d’études qui est l’anglais, et en revenant au pays il est aussi détenteur d’un diplôme de traducteur. Il est alors recruté au département d’anglais de la faculté des Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Yaoundé comme Assistant. Trois ans après, il intègre le ministère de l’Information et de la Culture en 1972. Homme de lettres, il s’était très vite laissé entraîner par l’écriture dans laquelle il excellait et remportait déjà des prix avec ses œuvres théâtrales. A l’âge de 28 ans il était lauréat  du Prix du concours théâtral africain en 1967, deux ans plus tard en 1969, il remporta le prix du concours théâtral interafricain avec la pièce théâtrale titrée Notre fille ne se mariera pas, et l’année suivante il fut honoré duPrix El Hadj Ahmadou Ahidjo avec son titre culte, Trois prétendants…un mari. Les titres Jusqu’à nouvel avis en 1970, Les Chroniques de Mvoutessi 1 et 2 en 1971, les Chroniques de Mvoutessi 3 en 1972,  le bourbier et le train spécial de son excellence en 1979 sont également autant des œuvres littéraires à son actif, et pour l’ensemble de ses œuvres de dramaturges, auteur et conteur, il a également été honoré du Grand prix des Mécènes à l’édition 2014 des grands prix des associations littéraires.

Dramaturge

Guillaume Oyônô-Mbia est mort à 82 ans, mais comme un artiste ne meurt jamais, il est encore plus que vivant à travers ses œuvres dont l’ensemble est comme un miroir qui projette l’image de la société à elle-même, afin qu’elle se regarde bien, relève ses tares et corrige les défauts.  Trois prétendants… un mari, publié en 1964, était sa première pièce de théâtre qui traite essentiellement de la dot, qui dans certaines cultures camerounaises est devenue une contrainte qui pousse les jeunes qui veulent se marier à se surpasser et aller jusqu’à la compromission, en même temps qu’elle encourage les vieux à la paresse et à presqu’une vente aux enchères de leurs filles. L’œuvre met en scène Juliette l’héroïne, une jeune fille au collège. Son père s’est attiré beaucoup d’ennuis de la part de ses amis qui le prennent pour un fou d’envoyer sa fille à l’école. Et pendant que la fille poursuit ses études, elle fait déjà l’objet au village d’un marchandage. Un jeune paysan s’est d’abord présenté chez les parents avec une somme de 100 000 francs pour demander sa main. La nouvelle suscite des envies de toutes natures mais provoque le courroux de Juliette, qui leur rappelle qu’elle n’est pas une chèvre à vendre. Mais les parents n’en ont cure. Ils prennent encore 200 000 francs à un fonctionnaire qui vient pour la même cause, et à qui ils remettent une longue liste de ce qu’ils réclament en plus, car la fille est quand même allée à l’école. Juliette se révolte quand elle se rend compte de tous ces accords de mariages faits dans son dos tandis que c’est elle qui est concernée. Elle annonce alors à la famille qu’elle est fiancée à un camarade du collège, et que rien ne va l’empêcher de l’épouser. La famille prend cela comme un affront, leur emmener un écolier qui ne peut résoudre aucun de leurs problèmes : « tu n’essaieras pas, par hasard, d’imiter ces filles aujourd’hui qui vont épouser des jeunes gens pauvres comme des mouches, sans voiture, sans argent, sans bureaux ni cacaoyères, et qui laissent leurs familles aussi pauvres qu’auparavant ? »

Ayant compris que la cupidité a pris le dessus sur la famille, Juliette décide de résoudre le problème à sa manière. Puisque c’est l’argent qu’ils veulent, elle va leur en donner, mais elle n’ira pas chercher loin. Elle dérobe les 300 000 francs déjà encaissés sur sa tête, et pendant que la famille ne sait plus comment faire pour rembourser les premiers prétendants et a même fait appel à un charlatan qui se révèle être un escroc, elle revient à la maison avec son écolier de fiancée qui remet les 300 000 francs à la famille comme dot. Le mariage est alors célébré entre les deux jeunes tourtereaux, et fin de l’histoire.

Cela fait 57 ans que cette œuvre a été écrite, et les problèmes soulevés sont toujours d’actualité. La société reste encore interpellée sur le système de la dot comme frein au mariage des jeunes filles, et sur cette tendance à ne pas demander l’avis de la jeune fille que l’on veut envoyer en mariage, étant plus intéressé par la grosseur du portemonnaie du prétendant que du bonheur de la jeune fille. De l’au-delà, Guillaume Oyônô-Mbia rappelle encore à la conscience collective, à ceux qui demandent des porcs « long chassis » comme dot, que la fille n’est pas une chèvre…à vendre

Roland TSAPI

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