Figure : Germaine Ahidjo, unie à son époux jusqu’en exil

Première dame du Cameroun, elle est morte en exil, par fidélité à son mari et avec de l’amertume face à l’ingratitude du pouvoir

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Elle avait un destin particulier, Germaine Ahidjo. Elle s’est révélée au Camerounais comme la première dame, titre donné à l’épouse du président de la république. Mais si être marié au président de la république suffisait à porter ce titre, Germaine ne devrait pas être la seule à le porter auprès d’Ahmadou Ahidjo. Quand elle rencontre son mari en 1955, celui-ci a déjà une épouse, Ada Garoua, avec laquelle il a un fils, Mohamadou Badjika Ahidjo. Elle-même avait déjà fait un premier mariage avec un libanais du nom de Touffic, qui lui a donné un garçon, Daniel Boubakari Touffic. Mais d’après les éléments biographiques, Germaine et Ahidjo aimaient la lecture et c’est ce qui les rapprochait. Toujours est-il qu’en 1960, quand Ahmadou Ahidjo prononçait en tant que Premier ministre, le discours d’indépendance du Cameroun oriental, c’est elle qui est en back office comme femme, et qui sera auprès de lui lors des cérémonies officielles, après son élection comme premier président du Cameroun oriental à l’issue des élections du 5 mai 1960.

Née en 1932 à Mokolo dans la région de l’Extrême-Nord, Germaine Habiba Ahidjo était infirmière de profession, ayant obtenu son diplôme d’infirmière hospitalière d’Etat en 1952 en France. Elle s’était ensuite spécialisée en maladies tropicales à l’Institut Pasteur en 1953. Bien avant, après son certificat d’études obtenu à Yaoundé en 1942 et un passage au Collège des jeunes filles de Douala, elle avait bénéficié d’une bourse d’études pour se former en Hexagone. De retour au pays, après le divorce avec le Libanais Touffic, elle se mariera officiellement à Ahidjo le 17 août 1957, en deuxième noce certes. Mais ses qualités intellectuelles étaient plus compatibles avec les hautes fonctions qu’occupe son époux, et sa place de première dame, c’est-à-dire celle qui sera auprès de l’homme lors des cérémonies officielles, s’impose presque naturellement.

Femme de l’ombre

Restée très discrète, on n’ira pourtant pas loin chercher l’important rôle qu’elle aura joué en tant qu’épouse du président de l’Etat fédéré du Cameroun oriental d’abord et président de la république fédérale du Cameroun ensuite, et enfin de la république unie du Cameroun. On ne peut imaginer et apprécier à sa juste valeur le soutien qu’elle aura été auprès d’un mari soumis à la pression de ses maîtres français, confronté à des revendications internes de l’Union des populations du Cameroun, un mari qui devait faire face à une adversité féroce de la partie anglophone du pays pas très favorable à la réunification, qu’il lui fallait pourtant. On n’imagine pas le réconfort, et même la dose de compassion qu’elle devait avoir devant un mari parfois appelé à opérer des choix difficiles et plonger ses mains dans « le sang jusqu’au coude », comme le héros des mains sales de Jean Paul Sartre. Et ensuite elle devait être au point physiquement et mentalement pour les dîners diplomatiques ou les rencontres aux sommets des chefs d’Etats où ils devaient être accompagnés de leurs épouses.  

Cette loyauté, ce soutien et cette endurance, elle les a gardés quand son mari quitta le pouvoir en 1982, et par la suite, malgré lui, forcé de l’entraîner en exil et même y mourir. Germaine Habiba Ahidjo cette femme, qui depuis 1989, date de la mort de son mari, a été meurtrie par l’ingratitude du pouvoir en place à l’endroit de son mari à qui ceux qui sont là doivent tout. Elle a eu la force de supporter que son mari soit jugé et condamné par contumace à la peine de mort avec exécution sur la place publique. Au cours d’un entretien accordé au journaliste Alain Foka, elle parle du choc qu’elle et sa famille ont eu à l’annonce de la condamnation de son mari « Ma fille Babette, quand elle a vu le flash à la télévision, elle a accouché trois heures après, alors qu’elle n’était pas à terme, à cause du choc. Quand on l’a condamné, on a dit que tous les passeports étaient supprimés, or avant de quitter le Cameroun il avait changé tous nos passeports pour y mettre la mention « ancien », donc ancien président pour lui, épouse et filles d’ancien président pour nous, tout cela est devenu caduque, et ma fille a Paris n’avait pas le droit d’aller à l’ambassade, on a été obligé de prendre un avocat qui est allé au Quay d’Orsay demander des cartes de séjour. »

Endurance face à l’ingratitude

Plus tard, c’est le Sénégal qui octroya à la famille les passeports diplomatiques. Amadou Ahidjo avait reçu cela comme un choc assez violent, et Germaine était obligée d’encaisser, jouer son rôle d’épouse et même de maman dans de pareilles circonstances. Surtout que la condamnation était suivie de la confiscation des biens de la famille partout sur le territoire national. Germaine Ahidjo a aussi eu la force de supporter que son mari meure au Sénégal et que le pouvoir ne daigne pas organiser des obsèques officielles pour le premier président du Cameroun. Elle a eu la force de voir ceux à qui elle servait du café quand ils venaient le soir voir le président de la république, être aussi indifférents. Elle regrette : « chacun veut que ses cendres reposent dans son pays, on dit que la mort efface tout, mais au Cameroun elle n’a rien effacé. Mais je pensais quand même que le président Biya lui-même se serait inquiété de savoir, cette famille avec laquelle Ahidjo est sortie avec, de quoi vit-elle »?  

Mais loin de se laisser abattre par cette ingratitude de la vie, elle s’est armée de force et d’abnégation, a décidé de rester au Sénégal, au chevet de son époux dont le corps repose au cimetière musulman de Yoff, et où elle l’a retrouvé depuis le 21 avril 2021, 24h seulement après son décès le 20 avril 2021 au petit matin, à l’âge de 89 ans. A sa mort le journaliste sénégalais Hamidou Sall faisait ce témoignage « Une dame profondément enracinée dans ses valeurs africaines, peulh et ouverte à toutes les autres cultures. Une dame dont on connaissait le visage au marché Kermel dans les rues de Dakar, tellement elle était proche des Sénégalais. Elle va donc reposer aux côtés de son mari Ahmadou Ahidjo au cimetière de Yoff » Modèle d’abnégation, d’endurance face aux épreuves, pardonnant ceux qu’elle a nourrit et qui une fois le pouvoir en main lui ont tourné le dos, elle est surtout restée attachée à son époux dont elle n’a cessé de réclamer le rapatriement du corps. Et faute de l’avoir obtenu, elle et son mari sont alors  restés unis … jusqu’en exil.

Roland TSAPI

One Reply to “Figure : Germaine Ahidjo, unie à son époux jusqu’en exil”

  1. On ne lui a jamais permis de ramener le corps de son mari au pays. De grâce qu’on les laisse reposer en paix.
    Pas de rapatriement des corps tant qu’on aura pas fait le deuil du premier président du Cameroun.
    Que ce gouvernement arrête la sorcellerie.

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