Figure : Francis Bebey : le métis, ce n’est pas mon fils

Romancier et chansonnier, il a utilisé aussi bien l’écriture, la parole que les instruments musicaux pour lutter contre l’absorption de la culture africaine par l’occident, qui laissait comme résultat un métissage inadapté à l’Afrique

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En 1967, paraissait aux éditions Clé, un ouvrage intitulé le fils d’Agatha Moudio, qui obtint l’année suivante le  Grand prix littéraire de l’Afrique noire, et 9 ans plus tard, il était rendu à sa 5eme édition, et avait été traduit en anglais, en allemand en polonais. Le roman, de l’avis des critiques littéraires, retrace la vie d’un jeune africain qui se trouve au carrefour des temps anciens et modernes, roman d’un monde en décomposition, ne pouvant faire la synthèse entre deux civilisations. En clair, c’est encore une œuvre qui décrit les méfaits de la civilisation occidentale sur la culture africaine. Normal puisque son auteur est né et a pris conscience à l’époque où la bataille de domination par la modernité occidentale  était au plus fort, l’œuvre se présentait alors comme l’une des armes que l’intelligentsia africaine utilisait pour se défendre et défendre l’Afrique.

Né sous le signe de l’éternité

Francis Bebey, puisqu’il s’agit de lui, est né le 15 juillet 1929 dans une famille modeste du quartier Akwa à Douala, la capitale économique du Cameroun. D’après la légende, ses parents lui donnent le nom Bebey qui signifie en langue duala « les marées », symbole dans cette culture de ce qui ne passe pas, ce qui est éternel. Il est initié à la musique par son père qui est pasteur protestant et joue de l’harmonium et de l’accordéon. Il grandit donc au son de la musique classique occidentale (Bach, Haendel) tout en gardant une oreille attentive à l’écoute des musiques traditionnelles du terroir. Il découvre les musiques traditionnelles africaines en écoutant, en cachette, Eya Mouessé, un voisin qui passe ses nuits à jouer de l’arc à bouche et de la harpe traditionnelle. Francis commence réellement la musique en jouant du banjo, dont le tout premier lui fut offert par son frère aîné Marcel, qui fut en réalité celui qui l’éleva. Il s’initie par la suite à la guitare en 1947.

Sa formation intellectuelle n’était pas reléguée au second plan, surtout que poussé par une force intérieure il voulait comprendre sa société, et surtout  pourquoi elle devenait hybride. Le sens de la curiosité le conduit au métier de journaliste. Il travaille pour la radio d’abord en Afrique, et ensuite en France notamment à  Radio-France Internationale, avant d’être  rattaché à l’Unesco, l’Organisation des nations Unis pour l’éducation, la science et la culture comme directeur du Programme de la Musique pour l’ensemble des États membres de l’organisation. Ses différentes interactions, les milieux qu’il fréquente, les cultures auxquelles il se frotte, lui donne à comprendre davantage sur les brassages, le rôle des cultures, et surtout le conforte dans l’idée qu’il faut préserver la sienne.

Révolte intérieure

Prendre la plume est alors pour lui le signe d’une révolte intérieure. Il doit exprimer la douleur de voir les valeurs africaines malmenées et reléguées au second plan, parfois par les Africains eux-mêmes qui tentent maladroitement de copier les habitudes d’ailleurs, mais ce qui ne contribue à long terme qu’à les éloigner davantage, à consacrer la rupture d’avec leurs habitudes de vie ancestrales, en même temps qu’ils ne pouvaient épouser celles de l’Occident sans que les traces d’africain ne les trahissent. C’est dans ce contexte que parait Le Fils d’Agatha Moudio. Au début du roman, Mbenda le personnage principal, vit en harmonie avec la nature et sa culture, accepté comme tel par sa société. Mais influencé par la civilisation occidentale, il entre progressivement en rébellion contre cette société, en adoptant des habitudes inconnues jusque-là : désobéir à sa mère et s’installer maritalement avec une fille qui n’a pas les faveurs de la famille.  La sanction de la société ne se fait pas attendre, il est à la fin désavoué, ses proches ayant constaté  que les différentes transgressions auxquelles il s’adonne sont consécutives à l’intrusion de la civilisation occidentale dans la collectivité.Dominique Hoyet, cité par Arnaud Tchetou dans un mémoire d’obtention de la maîtrise en 2007 à l’Université de Douala, relevait à propos de l’œuvre littéraire de Francis Bebey que « ses romans constituent autant de témoignages sur l’Afrique précédant ou suivant immédiatement l’indépendance, et s’attachent en particulier à décrire les conséquences de la rencontre entre l’Europe et le continent africain »

De l’écriture à la musique

Conscient peut être que les africains lisent peu, Francis Bebey se sert de la musique à partir de 1972, pour continuer à faire passer son message, celui de la valorisation de son identité culturelle. Il sort son premier album, Idiba, et deux années plus tard, en 1974, il décide de se consacrer uniquement à la musique. Il se fait d’abord connaître avec des chansons humoristiques telles que Agatha ce n’est pas mon filsLa Condition masculineDivorce pygméeCousin AssiniSi les Gaulois avaient su et autres. Il obtient le Prix de la chanson française décerné par la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (Sacem) en 1977. Puis il chantera des compositions plus « sérieuses » et poétiques, en s’accompagnant souvent d’instruments traditionnels, comme l’arc à bouche, harpe traditionnelle, la sanza, la flûte pygmée, guitare, les percussions tous des instruments fabriqués localement au Cameroun.

A propos de la musique justement, il dit « Je voulais à tout prix que les Noirs d’Afrique prennent conscience de leur musique et que les non- Africains sachent aussi que nous existons à partir de là. Si on ne connaît pas cette musique africaine, sa philosophie, son passé, son présent et son avenir sont compris dans ce qu’il exprime musicalement, musique d’écoute ou de danse.» Il est aussi l’auteur des génériques des films comme Yaaba du burkinabé Idrissa Ouedraogo et de Sango Malo du camerounais Basseck Ba Kobhio. A 72 ans, Francis Bebey est décédé à Paris le 28 mai 2001 d’une attaque cardiaque. Son œuvre, pas immense en quantité, était plutôt profonde en qualité. L’un des messages qu’il a laissé à la postérité est contenu dans ces propos rapporté par Arol Ketchiemen dans les icones de la musique camerounaise   : « L’Afrique d’aujourd’hui est au carrefour de plusieurs cultures. Nous, Africains d’aujourd’hui nous le portons en nous. Nous sommes le dialogue Nord/Sud avant la lettre ! Qu’est-ce que tu veux ? Descartes, je connais. Mais Birago Diop aussi, et au-delà de Birago Diop, il y’a de vieux proverbes que j’ai la chance de connaître très bien. Si je ne dis l’un sans dire l’autre, je n’ai donné qu’une partie de moi. »

Roland TSAPI

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