Figure : Félix Roland Moumié, traqué jusqu’à Genève

Ciblé parmi les leaders de l’Upc que le pouvoir colonial et néocolonial voulait éliminer, il a fait l’objet d’une méthode plus subtile d’élimination, et même son cadavre et son épouse n’ont pas survécu à la barbarie

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Genève, la capitale suisse. Si les Camerounais connaissent cette ville davantage comme étant celle où le président de la République Paul Biya avait pris l’habitude de se retirer pour des séjours privés, elle était déjà bien avant lui, entrée dans l’histoire du Cameroun comme l’un des espaces inoubliables où l’histoire de la lutte pour la libération du pays s’est écrite. C’est là en effet, que dans un restaurant, l’un des présidents de l’Union des populations du Cameroun, Felix Roland Moumié consomma un verre empoisonné qui lui sera fatal le 3 novembre 1960, c’était il y a 60 ans. Médecin de carrière, son destin était décidément forgé et scellé au mois de novembre, puisque c’est un 1er novembre, en 1925 qu’il vit le jour à Njissé non loin de Foumban dans le département du Noun. On peut faire l’économie de son cursus scolaire, assez élogieux pour qu’il finisse médecin, pour retenir simplement que sa rencontre en 1948 avec Ruben Um Nyobe alors Secrétaire de  l’Union des populations du Cameroun (UPC) le lance sur la voie politique où il se mettra au service du mouvement de libération nationale. Militant très engagé et actif, sa stature intellectuelle en prime, il est naturellement prédisposé à une position de leader dans le parti. Pas étonnant qu’il en devienne  le président par la suite. Il accomplit de nombreux voyages dans différents pays pour obtenir des fonds et des soutiens en faveur de la lutte anticolonialiste.

En 1959, il mènera une délégation de l’UPC à l’ONU pour réclamer des élections avant la proclamation de l’indépendance. Naturellement aussi, il fait l’objet d’une surveillance sans relâche de la part de l’administration française. Aujourd’hui, avec la déclassification progressive des archives sur le Cameroun, on en sait un peu plus sur le complot ourdi pour le mettre hors d’état de nuire et laisser un boulevard devant Ahmadou Ahidjo que la France avait préparé pour servir de paravent à la pseudo indépendance de 1960. Les empoisonneurs, un article d’Arnaud de La Grange, paru le 1er août 2007 dans le journal Le Figaro, l’histoire secrète de la Ve République, édité sous la direction de Roger Faligot et Jean Guisnel,  L’assassinat de Félix Moumié : l’Afrique sous contrôle, un film documentaire de Frank Gaberly, les secrets de l’espionnage français de Pascal Krop sont autant de documents entre autres, qui renseignent sur la vie et le combat de l’homme.

Complot

De manière ramassée, on apprend que la France, après avoir fait tomber le gouvernement d’André Marie Mbida en provoquant une démission collective des députés originaires du Nord de l’Assemblée législative du Cameroun, ne trouvait plus rien qui s’opposait à l’accession d’Ahmadou Ahidjo au pouvoir, sauf la rébellion de  l’Upc. À l’époque, services français et militants de ce parti se livraient une guerre farouche dans les grandes forêts d’Afrique centrale. La grille de lecture locale était alors calquée sur le contexte mondial de guerre froide : il faut combattre le “péril rouge” jusque sur les rivages du golfe de Guinée. Ou sur les berges du lac Léman.

À l’Élysée comme à Matignon, dont Michel Debré est alors le locataire, on s’inquiète fortement de ces soubresauts africains. Les confidences du général Paul Grossin, chef des services de renseignements, relatées dans un ouvrage sur les obscures coulisses de la Ve République, sont révélatrices du complot alors ourdi. Il raconte : « Un jour Debré me dit : il y a une révolte au sud du Cameroun, il faut faire quelque chose. Avez-vous des renseignements ? Je réponds : chez eux, à cause du système tribal, on zigouille le chef et c’est fini. Le chef, c’est Moumié, et il est en Suisse. On pourrait s’en débarrasser…» La Suisse était alors le cadre rassurant de fréquents chassés-croisés entre opposants, hommes d’affaires ou caciques de l’Afrique nouvellement indépendante. Et c’est là qu’il va être décidé d’éliminer Félix-Roland Moumié, qui a pris la tête de l’UPC en septembre 1958, après que son chef Um Nyobé, eut été abattu par des tirailleurs tchadiens commandés par des officiers français. Le nouveau président du parti avait engagé un périple international pour chercher des soutiens, et il était en Suisse  pour y rencontrer des diplomates chinois et Est-allemands.

L’empoisonnement

En France, Foccart et le général Grossin saisirent cette opportunité, et donnèrent le feu vert au service Action du SDECE [Service de documentation extérieure et de contre-espionnage], pour l’opération “homo” (pour homicide), qui, une fois encore, sera menée sous l’étendard de la fantomatique “Main rouge”. Il s’agit de faire disparaître le nouveau patron de l’UPC, Félix-Roland Moumié. Le colonel Robert Roussillat, chef du service Action, fit appel à William Bechtel, un réserviste qui, comme Jacques Foccart, venait de temps à autre effectuer des sauts en parachute au centre du SDECE à Cercottes, près d’Orléans. Le 15 octobre 1960, cet opérationnel, qui s’est présenté au leader de l’UPC comme journaliste suisse, verse du thallium dans son verre, tandis qu’ils déjeunent dans un restaurant de Genève, Le Plat d’argent. Au lieu de l’effet retard recherché, le poison est foudroyant : Moumié meurt le 03 novembre à l’hôpital, à l’âge de 35 ans. Son épouse  Marthe Ekemeyong rapatriera la dépouille de son époux et l’inhumera à Conakry dans un cimetière longtemps tenu secret. Grace à son entregent des obsèques officielles sont organisées à la mémoire de Moumié au Stade de Conakry en présence du président Sékou Touré. Elle se battra également pour que justice soit faite, et réussira à faire interpeler 15 ans plus tard William Bechtel qui avait disparu de la circulation une fois le forfait commis. Mais la machine judiciaire était plus forte que la pauvre dame qui se battait seule, pas du tout soutenu par le gouvernement camerounais. Des traces de thallium furent trouvées chez le présumé, mais l’enquête déboucha sur un non-lieu de la Chambre d’accusation en 1980. Mais même mort, Félix Moumié était traqué. Dans un film documentaire de Frank Gaberly, on voit Marthe Ekemeyong qui s’est rendue sur la tombe de son mari des années plus tard, et a été stupéfaite de constater que la tombe avait été profanée et le corps avait disparu. Bien plus, elle-même ne sera pas épargnée à la fin de sa vie. Le 9 janvier 2009, elle est retrouvée dans sa maison étranglée, violée, les parties génitales profanées, elle avait 77 ans. Devant la tombe profanée de son mari, elle n’avait que ces mots dans sa bouche étouffée de pleurs  « Il faut que la jeunesse le sache »

Roland TSAPI

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