Figure : Emilia Monjowa Lifaka, le combat souterrain pour la résolution politique de la crise anglophone

Elle a su frayer son chemin et se positionner comme une des pionnières du leadership féminin dans le domaine de la politique au Cameroun. Avant sa mort, elle se battait pour que soit inscrit à l’ordre du jour de la prochaine session la crise anglophone

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La question du genre ou de la représentation des femmes dans les instances dirigeantes au Cameroun a longtemps fait débat au Cameroun, où certains courants idéologiques ont souvent affirmé, à tort ou à raison, que la gente féminine était encore considérée comme inférieure et incapable d’occuper certains postes. Un constat vrai dans une certaine mesure, car si à des postes nominatifs il faut espérer bénéficier des faveurs de celui qui détient le pouvoir discrétionnaire de le faire, l’accès à certaines fonctions, comme celle de député par exemple, nécessite un engagement personnel. Un caractère assez rare chez la femme. L’engagement politique des femmes au Cameroun reste moins prononcé, et celles qui occupent la scène aujourd’hui ont été plus ou moins encouragées par celles qu’on peut appeler les pionnières. Emilia Monjowa Lifaka peut être comptée parmi ces pionnières, elle qui a été la première femme à occuper le poste de vice-présidente, la première femme à occuper ce poste pendant 15 ans, et aurait même fait plus si la mort ne l’avait pas contrainte à déposer l’écharpe tricolore

Emilia Monjowa Lifaka est née le 11 avril 1959 à Bonjongo par Buea, la capitale régionale du Sud-Ouest. Elle fait ses études primaires à la Cameroon Baptist convention de Great Soppo à Buea, couronnées par le First school leaving certificate. Elle poursuit ses études secondaires à Saint Paul technical College de Bonjongo. Ses diplômes du secondaire lui ouvrent les portes de Kings College à London en Grande Bretagne, de l’Université de Maryland aux Etats Unis et de l’université de Anglia Ruskin en Grande Bretagne. Sa carrière professionnelle avait commencé très tôt alors qu’elle était encore collégienne. A 21 ans, en 1980, elle commence un stage comme assistante auprès du directeur de l’Institut des recherches agronomiques agence d’Ekona et en devient la responsable du personnel 3 ans plus tard. La carrière est ensuite interrompue par son départ pour l’étranger où elle complète ses études. A son retour au pays en 2002, elle est nommée chef de centre de vaccination intensive à Buea.

Parcours politique

La même année, elle se présente aux élections législatives sous les couleurs du parti au pouvoir et est élue député. Et ce dans un contexte véritablement hostile, où il fallait une bonne dose de courage, de détermination et de loyauté pour afficher son appartenance au parti au Rdpc. La région du Sud-Ouest était en effet considérée comme l’un des fiefs du Social democratic front, une région où les populations avaient tourné le dos au pouvoir après l’accumulation de plusieurs frustrations. Munjuwa Lifaka, qui s’était déjà engagée comme militant de base dans la sous-section d’Ekona depuis 1995, ne se laissa pas intimider, elle était prête à affronter une adversité parfois violente, elle a su surmonter la peur des intimidations que subissent dans un contexte pareil ceux qui affichaient leur soutien au pouvoir de Yaoundé, elle a su ignorer les conseils des proches qui dans des situations pareille tentaient de la dissuader, lui demandant de ne pas perdre sa vie dans des combats politiques. En la matière, elle a su faire preuve de détermination tout en évitant de se laisser distraire par ce qui pouvait apparaître comme des obstacles, qu’elle transformait d’ailleurs en opportunité et réussissant à chaque fois à retourner en sa faveur des situations à priori défavorable. Ce caractère, elle continuera de l’afficher plus tard à l’Assemblée nationale, en restant fermement accroché à son mandat qu’elle a régulièrement renouvelé depuis lors, jusqu’à ce que la mort l’en sépare. Morte le 20 avril 2021, elle a été sans discontinuer, député pendant 19 ans, et vice-présidente de l’Assemblée nationale pendant 15 ans, membre de la commission des lois constitutionnelles, responsable du relai parlementaire pour la région du Sud-Ouest, première femme africaine élue présidente du Commonwealth parlementarian association. Au cours des hommages à elle rendus par ses collègues de l’Assemblée nationale le 19 mai 2021, le porte-parole de à cette occasion le député Théophile Baoro a reconnu « le travail de balisage qu’elle a effectué tout le long de son parcours sur la route du leadership féminin, et du leadership tout coup, ses innombrables contributions au sein de la commission des lois constitutionnelles »

La crise anglophone

Sans laisser paraître, Munjuwa Lifaka aura pesé de tout son poids pour une solution politique à la crise anglophone, au point d’être parfois soupçonné d’être d’intelligence avec l’ennemi. Le journaliste Jean Omb Njéé écrit dans Défis actuel édition du …repise par newsducamer.com : « Malgré une mort sobre, la disparition de l’honorable Monjowa Lifakaest un coup dur pour les autorités camerounaises embourbées sur le sentier de la résolution politique de la crise au Nord-Ouest et au Sud-Ouest. La vice-présidente de l’Assemblée nationale manœuvrait ces derniers mois en coulisses afin d’inscrire la question de la crise anglophone dans l’agenda des travaux de la Chambre. Un combat que beaucoup dans les couloirs de l’hémicycle considéraient comme perdu d’avance. Aussi, lors de la clôture de la session de mars dernier, les journalistes ont-ils été relativement surpris d’entendre Emilia Monjowa Lifaka leur annoncer que les députés allaient se réunir en juin 2021 dans le cadre d’une plénière spéciale consacrée à la question anglophone. Le but annoncé d’un tel rendez-vous est de donner aux élus l’opportunité d’interroger l’essentiel des parties prenantes au sein du gouvernement sur l’exécution des politiques publiques destinées à mettre un terme aux violences. Elle s’en va après avoir pourtant fourni un effort immense pour parvenir à convaincre le bureau de l’Assemblée nationale – c’est-à-dire Cavaye Yeguié Djibril et le groupe Rdpc – d’aller vers cette plénière ! …Un tour de force qu’en réalité, elle était la seule à pouvoir impulser dans le contexte actuel, souligne un député. » De l’entregent, Munjowa Lifaka en avait à revendre, et grâce à cela elle aurait, d’après les confidences, réussi à convaincre son collègue Joshua Osih, 1er vice-président du SDF et originaire de Buea comme lui, à signer une lettre controversé au Senat américain qui niait en bloc que la situation est dégradée dans la zone Anglophone du pays. Avec la sortie de scène de Chief Mukete, Munjowa Lifka était également en passe de devenir la patronne politique du Rdpc dans le Fako, avant d’être brutalement appelée à des fonctions éternelles, un mois après avoir entamé sa 63eme année.

Roland TSAPI

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