Figure : Emile Bassek Ba Kobhio, le cinéma au cœur de l’Afrique

L’auteur du célèbre film Sango Malo, est aussi un fervent militant pour l’authenticité africaine à partir de sa culture et l’exploitation de son histoire

Il y a aussi une cuisine camerounaise, une musique camerounaise, un art camerounais et même une manière d’être et de vivre camerounaise. Les Camerounais, anglophones et francophones, ont la conscience d’une communauté de destin. Mais manque à la pâte cette levure qui la ferait lever. » Emile Bassek Ba Kobhio est l’auteur de ces propos, publié dans le magazine jeune afrique du 7 novembre 2017. Homme de culture, il s’est illustré au fil du temps, avec des œuvres littéraires et cinématographiques, être l’un des acteurs de la refondation profonde de la société camerounaise, en utilisant le 7eme art. Bassek Ba Kobhio est né le 1er janvier 1957 à Ninjé, un village de l’arrondissement de Ndom dans le département de la Sanaga Maritime. Il fait des études de sociologie et de philosophie, des disciplines qui lui permettent plutôt de faire un diagnostic profond des maux qui minent la société, et commence très tôt à proposer des solutions. Il est révélé au public en 1992, lorsque son premier film long métrage, Sango Malo sorti un an plus tôt, remporte le prix du public au 2eme festival du cinéma africain de Milan en Italie. D’autres œuvres vont suivre, notamment Le Grand Blanc de Lambaréné en 1994, Le silence de la forêt en 2003, adaptation du roman du même nom d’Etienne Goyémidé, et Gouverneurs de la Rosée en 2018. En 1997 déjà, il avait créé Ecrans noirs, le festival du cinéma africain, qui à l’image du Fespaco, ambitionne de donner de l’importance et du sens aux œuvres cinématographiques africaines, mais davantage camerounaises. En 2009, il fait partie des 50  personnalités qui font le Cameroun, d’après un classement du magazine jeune Afrique numéro 2520 et 2521

Ces difficultés que rencontrent le jeune Malo Malo, ne veulent pas pour autant dire qu’il était sur le mauvais chemin, mais veulent dire à la jeunesse que la résistance des caciques est l’un des obstacles qu’elle rencontrera toujours sur son chemin, chaque fois qu’elle voudra apporter un changement, aussi positif soit-il

L’éducation autrement

Les critiques d’art sont unanimes, que Sango Malo, version livre ou cinéma, reste un chef d’œuvre, aussi bien par l’idéologie qui se veut iconoclaste, que par la représentation scénique. L’action se passe au village, en pleine forêt tropicale, loin de la modernité des grattes ciels et voitures de luxes exhibés ailleurs comme signe de réussite. Bassek Ba Kobhio ramène le Camerounais chez lui, avant de lui révéler les richesses de sa culture, en essayant de bousculer les vieilles habitudes, parfois importées et qui sont mis en pratique avec discipline, mais sans en connaître ni les tenants ni les aboutissants. Sango Malo ou le maître du Canton, est en effet l’histoire du jeune instituteur Bernard Malo Malo, fraîchement muté dans le village de Lebamzip. Le  jeune diplômé de l’École normale d’instituteurs de Yaoundé, n’entend pas suivre les règles préétablies dans le système éducatif de son pays. Si son directeur est strict et insiste sur un programme scolaire conventionnel calqué sur le système éducatif français et toujours respectueux de la structure de pouvoir du village, Bernard  Malo Malo  est, quant à lui, libertaire et décide de révolutionner non seulement le système éducatif mais aussi la vie et le développement de Lebamzip. Les nombreuses réformes qu’il va lancer sur le plan éducatif et sur le plan du développement du village, vont lui mettre à dos un groupuscule de personnes influentes qui voient d’un mauvais œil toutes les initiatives qu’il entreprend. Acculé, il sera dans un premier temps remplacé par une jeune stagiaire, puis il sera arrêté pour atteinte à la sûreté de l’État et détournement de la jeunesse. Ces difficultés que rencontrent le jeune Malo Malo, ne veulent pas pour autant dire qu’il était sur le mauvais chemin, mais veulent dire à la jeunesse que la résistance des caciques est l’un des obstacles qu’elle rencontrera toujours sur son chemin, chaque fois qu’elle voudra apporter un changement, aussi positif soit-il. Elle ira même jusqu’à faire la prison, les idées nouvelles pouvant facilement être qualifiées d’atteinte à la sûreté de l’Etat » ou de détournement de la jeunesse.

On a une certaine fierté d’avoir tenu tout ce temps, on se pose des questions sur l’avenir, vous vous demandez si ça tiendra toujours, si ça tiendra sans vous. 

Patriote

Libre penseur, Bassek Ba Kobhio l’est surtout, son look est d’ailleurs qualifié de frondeur, et il n’hésite pas à donner son avis critique sur la conduite de la politique du pays, qui menée autrement aurait permis à l’art d’être plus épanoui. Les politiques culturelles le tiennent plus à cœur, et il estime que si le minimum était fait dans ce domaine, surtout dans la restauration de l’histoire, cela permettrait à tout un chacun de savoir d’où il vient pour mieux comprendre ce qui se passe, tout en envisageant le futur avec moins de passion. Il ne comprend pas qu’après autant d’années d’indépendance, il y’ait une « incroyable phobie de l’Histoire » et que l’on continue à renvoyer « nos jeunes à des héros d’ailleurs plutôt qu’aux leurs. » Dans jeune afrique du 7 novembre 2017, il écrit : « les générations qui n’ont pas vécu les luttes d’indépendance ou celles de la démocratisation ont un besoin d’épopée. Il leur faut un imaginaire collectif auquel se référer pour transcender les différentes langues officielles qui s’imposent à eux tous les jours. Il faudrait cependant que cette épopée et cet imaginaire soient entretenus dans la conscience de tous les citoyens. La réhabilitation et la diffusion de l’Histoire, en même temps que la promotion d’une culture nationale, doivent être une priorité. Elle peut jouer un rôle éminent dans le renforcement de l’unité du Cameroun, tant il est vrai que, même pour de vieux pays, elle reste toujours un projet à parfaire. Tout cela suppose cependant que les gens se fréquentent, sortent de leurs régions et aillent au-devant les uns des autres. À cet égard, l’Université du Cameroun, du temps où elle était unique pour tout le pays, a favorisé ce brassage qui manque aujourd’hui. La diffusion de l’Histoire constitue le pôle à partir duquel peut se renforcer l’unité camerounaise qui tend à tanguer sous les assauts des luttes politiques et politiciennes. » A 68 ans, Bassek Ba Kobhio continue de penser que le cinéma pourra permettre à l’Afrique de se repenser, même s’il reste un brin de scepticisme quant à l’avenir. Il y a 4 ans, en juillet 2017 à l’ouverture de la 21eme édition des Ecrans noirs, il disait  aux journalistes de TV5 Monde : « On a une certaine fierté d’avoir tenu tout ce temps, on se pose des questions sur l’avenir, vous vous demandez si ça tiendra toujours, si ça tiendra sans vous. »

Roland TSAPI

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