Figure : Ekambi Brillant et l’authenticité musicale

Il s’en est allé au soir du 12 décembre 2022 à l’âge de 74 ans, laissant derrière lui un riche héritage musical qui ne risque pas de tomber dans l’oubli de sitôt Ekambi Brillant fait en effet partie de cette espèce rare de musiciens camerounais qui ont laissé des œuvres musicales atemporelles, imbibées de cette fraîcheur humaine qui transcende les générations et se révèle chaque jour comme si elle était neuve.

Ekambi Ekambi Louis Brillant voit le jour le 18 juin 1948 à Dibombari dans la région du Littoral et prend le nom entier de son père qui s’appelait Ekambi Brillant. Il a la grâce d’être moulée dans la nature, et par la nature. Sa biographie indique qu’il passe son enfance avec ses grands-parents sur l’île de Djebalé, décrite comme une île paisible perdue dans la splendeur de la nature. C’est ici au bord de l’eau, loin des bruits de la ville, le regard fixé sur les vagues qui partent sn s​ans s​’éloigner, qu’il se laisse bercer par les champs d’oiseaux et les cantiques des piroguiers au retour de la pêche. Le jeune Ekambi puise alors à la source l’inspiration des chants qui ont aussi été emportés par les esclaves, qui rythmaient les travaux dans les champs de canne à sucre sur le vieux continent, et qui par la suite ont fait les beaux jours de la musique afro-américaine. Plus tard, le fond de musique de Mot’ a Muenya gardera cette originalité et cette similitude, ce qui rend d’ailleurs ses chansons universelles, puisqu’elles traduisent la profondeur de l’âme humaine en parfaite fusion avec la nature, et qui parfois est appelé à crier sa douleur face à l’hostilité de la vie. Cette communion avec la nature rend difficile le  parcours scolaire d’Ekambi Brillant, parcours fait des enseignements artificiels qui ne s’accommodent pas avec ses aspirations. A 14 ans, il réussit à la grande surprise de ses parents, le concours d’entrée en 6eme au lycée Leclerc de Yaoundé. Dans cet établissement, il a l’occasion, sous l’encadrement de Zane Daniel un professeur de musique d’origine française, de se frotter aux instruments musicaux.

Embrasser sa passion

A 23 ans Ekambi Ekambi Louis Brillant est encore en classe de seconde. S’il n’avance pas sur le plan scolaire qui lui donne en réalité l’impression de perdre son temps, il a beaucoup évolué sur le plan musical, étant déjà en mesure d’allier les accords instrumentaux avec les accords vocaux pour en faire une mélodie. Il sent dès lors que son chemin est ailleurs que sur les bancs, et décroche. Rentré à Douala, il intègre facilement l’orchestre les Crack’s comme guitariste, avec lequel il se produit notamment dans la boîte de nuit Le Domino. Il saisit l’opportunité offerte par l’Office de Radiodiffusion Télévision Française (ORTF) qui lance un concours de la musique. Non seulement cette opportunité arrive au moment où il est préparé, (ce qu’on appelle la chance), mais aussi, il est évalué par un jury composé entre autres de Manu Dibango et de Francis Bebey qui ont déjà une grande admiration pour lui. Avec bien du mérite, il remporte le prix qui lui permet de mettre sur le marché son premier disque 45 tours, intitulé Jonguèle la Ndolo. Le succès du disque qui enregistre 20 000 ventes confirme que le jury ne s’est pas trompé. La talent de Mot’a Munya qui veut dire « l’homme distingué », se laisse aller et sans discontinuer il sort un disque chaque année, toujours de valeur plus élevée, jusqu’en 1984. 20 albums au total constituent sa discographie, avec des chansons cultes dont certaines comme Elongui ont été largement reprises à travers le monde. Dans la foulée, il crée en 1976 lors de son passage au Cameroun l’orchestre Les Ebs (Ekambi Brillant Show), et contribue également  à l’éclosion de plusieurs artistes aussi bien camerounais comme Marthe Zambo, Valéry Lobé, Aladji Touré ou étrangers comme Cella Stella ou Angélique Kidjo.

Authenticité

Ekambi Brillant a gardé une particularité, celle de la conservation du patrimoine culturel, principalement la langue. Malgré son succès à l’international, il s’est toujours refusé de se dénaturer, et presque toutes ses chansons ont été faites en sa langue locale, les mots étrangers apparaissant très rarement. La chanson pour lui était en effet un moyen d’expression d’un sentiment, d’une valeur, d’une certaine façon d’être, et il était conscient que l’on ne peut mieux exprimer ce que l’on ressent que dans sa propre langue. Et quand ce qui est exprimé vient du fond de l’âme, elle est comprise de manière universelle. C’est pour cette raison que ses chansons peuvent être fredonnées ou mimées même par ceux qui ne comprennent pas la langue Duala. Le message passe quand même, celui de l’amour, de la fraternité, de l’unité et du patriotisme qui transpire dans la chanson dédiée à la compagnie aérienne camerounaise Cameroon Airlines dans les premiers mois de sa naissance. Ekambi Brillant, qui a été élevé par décret présidentiel au rang d’Officier national de l’ordre de la valeur en 2009, menait dans ses derniers jours un dernier combat, celui de la valorisation de l’artiste camerounais. Il avait été révolté par le traitement qui leur est réservé, quand en juillet 2020 la Société camerounaise des droits voisins s’était permis de lui attribuer 20 000 francs dans la distribution des droits d’auteurs. Le combat va continuer après lui, et en attendant qu’il soit élevé au panthéon des sommités de la culture camerounaise, des actions individuelles et isolées sont déjà initiées depuis quelques années pour reconnaître à l’homme sa vraie valeur et son apport dans la musique camerounaise. C’est dans cette mouvance que le promoteur de Balafon Média, Cyrille Bojiko lui a dédié un studio de production dans son immeuble siège à Douala. Baptisé  Studio Ekambi Brillant, le défunt avait pris soin lui-même de le faire décorer par son artiste plasticien, et le visitait régulièrement jusqu’à en être empêché par la maladie, qui l’a finalement emporté au soir du 12 décembre 2022. Mais si l’être physique est mort, Mot’a Muenya a eu le temps de léguer à la postérité cet important héritage immatériel… que constituent ses œuvres musicales.

Roland TSAPI

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