Figure : Edouard Etonde Ekoto, le rêve de Douala beach

4 ans seulement à la tête de la Communauté urbaine de Douala, il a impulsé un projet qui aurait permis à la ville de sortir la tête de l’eau. Hélas !

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En 2004, à l’occasion de  la campagne électorale présidentielle à Douala, le délégué du gouvernement auprès de la communauté urbaine de l’époque présentait un gigantesque projet d’aménagement de la ville baptisé « Sawa beach » au président candidat Paul Biya en ces termes : « C’est le projet «Paul Biya» par excellence à Douala. Celui que vous laisseriez à la postérité, puisqu’il est appelé à se dérouler sur 10 à 20 ans sur une superficie de 1000 hectares qui vont nous relier enfin à la mer. Ce projet n’a pas de prix. Il n’a pas de coût. Il règlera en même temps l’essentiel des problèmes d’emplois, l’essentiel des problèmes de logements et de bureaux, de jardins, parcs de loisirs et autres espaces de pacification sociale». Ce premier magistrat de la ville n’était autre que le colonel Edouard Etonde Ekoto, à la tête de la ville depuis 3 ans déjà à cette date.

Carrière militaire

D’après l’une de ses biographies, il est né dans les années 1937 d’une famille plutôt modeste et a été un brillant élève sans histoires. A 24 ans fraîchement sorti de l’école militaire de Saint Cyr en France, école où l’on forme des officiers de l’armée de terre, il est nommé Lieutenant à son retour au pays en juillet 1961 avec pour principale mission de pacifier le Mungo, l’un des fiefs des combattants nationalistes de l’Union des populations du Cameroun qui ne reconnaissaient pas l’authenticité de l’indépendance du Cameroun oriental proclamé un an plus tôt. Il  commandait alors l’escadron blindé de Nkongsamba, et promu capitaine en octobre de la même année, il prit cumulativement le commandement du sous ­quartier opérationnel de Nkongsamba-Melong. Le capitaine Etondé Ekoto n’avait pas fini de pacifier le Moungo qu’il était appelé en sapeur-pompier dans la Sanaga Maritime, l’autre fief des nationalistes qualifiés à l’époque de maquisards. En juillet 1963 donc, la capitaine Etondé Ekoto devient le Commandant du 1er bataillon de l’Armée camerounaise et du quartier militaire de la Sanaga Maritime à Edéa en remplacement du commandant Sémengué. Il réussit avec l’aide du préfet Biscene le ralliement des rebelles de la Sanaga Maritime. Sa mission terminée, il quitte Edéa en février 1964 à pieds d’après la légende, en direction de Bafang avec son bataillon, nettoyant au passage les poches rebelles de Dibombari et Mbanga. Ses grades augmentent dans l’armée, il est fait lieutenant-colonel en juillet 1967 et doit conduire le Groupement opérationnel à la frontière avec le Nigeria pour assurer la neutralité du Cameroun dans la guerre du Biafra. Il occupa également dans cet intervalle les fonctions de directeur de l’école militaire Inter Armes du Cameroun,  et ensuite de directeur des personnels et de la formation militaire au ministère des Forces Armées. Pour des convenances personnelles, il quitte l’armée en 1976, et devient directeur général de l’Office Nationale de Participation au Développement (ONPD) pendant deux ans. Amoureux de la terre, il travailla à intéresser  les jeunes à l’agriculture, dans laquelle il s’investissait lui-même. Il devient d’ailleurs en 1984 le vice-président du Comité de liaison Europe, Afrique, Caraïbes et Pacifique, une organisation visant  à promouvoir les fruits tropicaux, légumes de contre-saison, fleurs, plantes ornementales et épices. Fonction qu’il occupera jusqu’en 1992, année où il est élu président de cette organisation et le restera jusqu’en 2004.

Sawa beach

Déjà en 2001, il avait pris les rênes de la ville de Douala comme délégué du gouvernement auprès de la communauté urbaine. Il avait ainsi hérité d’une ville au visage bien dégradé, qui avait perdu sa superbe des années 50 et 60. Les habitants de la ville saluèrent son arrivée, pas parce qu’il était connu avant dans la gestion d’une ville, mais parce qu’il était militaire, et le désordre dans la ville avait atteint un niveau où il fallait la rigueur militaire pour redresser la barre. L’homme s’y attaqua sans perdre du temps et c’est sous son règne que la ville a connu la destruction de certains édifices jadis considérés comme intouchables malgré leurs positions irrégulières dans l’architecture urbaine. Mais surtout, il avait une vision plus large et plus élevée de la ville, avec le projet Sawa beach. Il s’agissait d’un projet d’aménagement de la façade fluviale sud de Douala, visant la mise en valeur de la rive droite et qui se déclinait en  sept composantes, à savoir la Construction d’un pôle multifonctionnel intégrant un centre des affaires, la rénovation du quartier Dindé, l’aménagement concerté de Youpwe, le renforcement des activités logistiques portuaires, le renforcement des activités logistiques aéroportuaires, la construction d’une usine d’assainissement et la reconquête des réserves forestières de la mangrove et du bois des singes. Mais il n’eut pas le temps d’implémenter son projet, remplacé en 2006 par Fritz Ntone à la tête de la Cud. Le projet est mis en berne, mais son utilité se fera de plus en plus sentir avec le temps, quand la ville de Douala ne cessait de prendre de l’eau, au propre comme au figuré. Le pouvoir de Yaoundé se vit obligé quelques années plus tard de remettre le dossier sur la table, avec des missions d’évaluation dans la perspective de la reprise

Impact

De l’impact du projet sur l’économie, l’ingénieur Feuzeu F. Simplice dans un rapport d’évaluation du projet, écrit : « A Douala, l’influence de l’économie informelle est grandissante et la paupérisation de la population urbaine est un fait structurel. A cet effet, afin d’éviter l’enlisement dans l’informel et l’atteinte d’un point de non-retour pour l’économie productive, il est nécessaire de mieux intégrer l’activité informelle, mais aussi d’offrir un environnement urbain plus compétitif et attractif pour l’investissement local et étranger. D’un point de vue territorial, cela se traduit par la création d’un environnement urbain ordonné, offrant des conditions adaptées et sécurisantes pour le développement du formel et l’attraction de l’investissement local et étranger. » Aussi, au cours de l’atelier d’évaluation et de validation  du rapport définitif de ce projet tenu le 26 mars 2019 à Douala, le secrétaire général du Minduh Amadou Sardaounadisait : « il n’est plus question de tergiverser si oui ou non, le projet se réalisera. »

Mais Sawa Beach n’a pas bénéficié de la continuité du service après le départ du colonel Edouard Etondé Ekoto. Comme le dit le journaliste Edouard Kingue,  « Douala ressemble toujours à une symphonie inachevée, une fusée qui depuis 1910 cherche son orbite au milieu des obstacles placés sur sa trajectoire et celle de ses pilotes…» L’initiateur du projet avait prédit qu’il prendrait 10 à 20 ans, on était en 2004. En 2021, il ne devrait plus rester que 3 ans pour que l’œuvre d’art soit achevée. La Can 2022 se serait jouée dans une ville de Douala brillant de mille feux, gaie et joyeuse à vivre, si et seulement si la vision était restée la même. Le projet a hélas pris de la poussière dans les tiroirs, pendant que la ville suffoque. Mais il n’en revient pas moins au colonel Etonde Ekoto,  le mérite d’avoir essayé.

Roland TSAPI

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