Figure : Ebénézer Njoh-Mouelle, De la médiocrité à l’Excellence

Philosophe enseignant, il s’est essayé à la politique en en est sorti avec une expérience amère. Mais a laissé des leçons pour la postérité

Dans un livre intitulé, Député de la Nation, publié en 2002 l’auteur fait un constat amer sur le rôle du clientélisme et de la fortune personnelle possédée par les candidats dans la politique camerounaise. Après avoir mené une campagne pour être élu comme député à l’Assemblée nationale en 1997, Ebénézer Njoh-Mouelle avait, de sa posture de  philosophe, jeté un regard détaché sur la façon dont la politique se fait sur le terrain. Il avait alors constaté que la fête et la distribution des présents étaient la clé d’une campagne électorale, dans une société rongée par la pauvreté, avec des habitants qui n’attendent que des occasions festives pour espérer manger un morceau de poulet arrosé d’une bière.. « En ce qui concerne la question qui me préoccupe ici dit-il, à savoir les fêtes offertes aux électeurs avant et après les scrutins, il me semble que quelque chose ne changera dans les attentes des populations que lorsque le développement économique et la lutte contre la pauvreté qui est son objectif auront franchi un seuil tellement significatif qu’une relative aisance aura commencé à être vécue jusque dans les zones rurales. Il faut que la richesse remplace la pauvreté pour voir surgir d’autres comportements. Les gens s’offriront des banquets eux-mêmes; ils en auront les moyens, cesseront de guetter les occasions que fournissent les élections, les obsèques et autres funérailles, par exemple. Lorsqu’au Cameroun nous aurons accédé à cette étape du développement, il ne sera pas rare de voir des gens s’offusquer des cadeaux de toutes sortes, que des élus ou des candidats aux élections se hasarderaient à leur offrir… »

il me semble que quelque chose ne changera dans les attentes des populations que lorsque le développement économique et la lutte contre la pauvreté qui est son objectif auront franchi un seuil tellement significatif qu’une relative aisance aura commencé à être vécue jusque dans les zones rurales. Il faut que la richesse remplace la pauvreté pour voir surgir d’autres comportements.

Ebénézer Njoh-Mouelle est né le 17 septembre 1938 à Wouri-Bossoua, un  canton situé dans l’arrondissement de Yabassi, département du Nkam, région du littoral. Il fait ses études secondaires au lycée Général-Leclerc de Yaoundé où il obtient le Baccalauréat en juin 1959. Grâce à une bourse d’études, il se rend en France où il s’inscrit au lycée de Garçons du Mans, puis au lycée Henry-IV de Paris pour préparer le concours d’entrée à  l’Ecole normale supérieure. En juin 1964, il obtient une Licence en Philosophie, suivie d’un DES de Philosophie et conclut par un Doctorat d’État de lettre et sciences humaines délivré par la Faculté de la Sorbonne, soutenu le 27 juin 1967 grâce à une bourse du Fonds spécial des Nations unies. De retour au Cameroun en octobre 1967, il est recruté comme Chargé d’enseignement à l’École Normale Supérieure de Yaoundé. L’année suivante, à 30 ans, il occupe le poste de directeur des Études dans cet établissement et ce jusqu’en 1972. Du 1er octobre 1972 au 25 août 1973, il chargé de définir les politiques universitaires au Cameroun, en tant que  Directeur de l’Enseignement Supérieur au ministère de l’Education nationale de l’époque, qui gérait les trois niveaux d’enseignements. Cette fonction le conduit presque logiquement à l’Université de Yaoundé, où du 25 août 1973 au 28 juillet 1981, il est Secrétaire Général, puis du 28 juillet 1981 au 9 août 1984, directeur de l’École Normale Supérieur de Yaoundé. De là il se retrouve à Douala où il assume les fonctions de Directeur Général du Centre Universitaire de Douala  devenue Université de Douala, du 9 août 1984 au 6 mars 1987. Devenu en juin 1990 membre suppléant du Comité Central du RDPC, il est pendant deux ans, de juillet 1990 à mars 1992, Secrétaire Général du Comité Central de ce parti. Il a été par ailleurs Conseiller Technique au cabinet du Président de la République (22 novembre 1986-1999), Député RDPC du Nkam à l’Assemblée Nationale (1997-2002) et Ministre de la Communication (22 septembre 2006- 7 septembre 2007).

Nous avons montré comment l’Africain de l’Afrique sous-développée ignorait l’étendue de sa responsabilité. C’est l’homme qui s’abandonne, consciemment ou inconsciemment aux forces occultes, au destin, aux dieux. Se dépouillant ainsi de sa véritable responsabilité, il se dépouille aussi la plupart du temps de son privilège de créer : Dieu y pourvoira, le sorcier y pourvoira, les ancêtres y pourvoiront ! Nul doute que c’est un homme à qui il faut enseigner l’homme. A l’origine de ses nombreuses superstitions nous avons placé l’ignorance, l’incapacité d’expliquer et aussi la crainte.

De la médiocrité à l’excellence

L’un des plus célèbres ouvrages d’Ebénézer Njoh-Mouelle est intitulé de la médiocrité à l’excellence, publié en 1970, un Essai sur la signification humaine du développement, d’ailleurs inscrit au programme scolaire camerounais, dans lequel il analyse les phénomènes qui entravent le développement du Cameroun et les moyens d’y échapper à terme. Pour lui, « L’homme excellent, en tant qu’il prend des initiatives novatrices, engage le sort de ses semblables. Il ne saurait lui être interdit de vouloir son propre bien, mais alors, il doit agir de telle sorte que vouloir son propre bien ne contredise pas le bien des autres ; en d’autres termes vouloir son propre salut et vouloir le salut de ses semblables doivent être une seule et même chose. Il n’est responsable que parce qu’il est apte à la liberté ; et si sa recherche de la liberté devait nuire à la libération des autres, il ferait échec par là même à sa propre libération et se dénoncerait comme indigne de la responsabilité de l’humain. L’homme créateur que nous cherchons est donc un homme sur qui pèse une fort lourde responsabilité. Il doit accepter de créer des valeurs pratiques qui puissent se donner comme modèles. Il n’y a pas, ici comme ailleurs, d’échappatoire sans trahison… Nous avons montré comment l’Africain de l’Afrique sous-développée ignorait l’étendue de sa responsabilité. C’est l’homme qui s’abandonne, consciemment ou inconsciemment aux forces occultes, au destin, aux dieux. Se dépouillant ainsi de sa véritable responsabilité, il se dépouille aussi la plupart du temps de son privilège de créer : Dieu y pourvoira, le sorcier y pourvoira, les ancêtres y pourvoiront ! Nul doute que c’est un homme à qui il faut enseigner l’homme. A l’origine de ses nombreuses superstitions nous avons placé l’ignorance, l’incapacité d’expliquer et aussi la crainte. Mais la crainte elle-même naît de l’ignorance qu’il a de son pouvoir réel sur les choses. C’est cette ignorance qui doit être remplacée par la connaissance, du moins, la recherche sûre de la vérité. » L’enseignant d’université qu’Ebénézer Njoh-Mouelle reste, a également des opinions sur la géopolitique internationale. Le 17 juin  2013 lors d’un colloque sur la diplomatie étrangère et la santé mondiale en France, il avait débattu sur le thème « Gouvernance mondiale, gouvernance globale, la différence, » et expliquait que le souci du développement harmonieux et équilibré de toutes les régions du monde « devrait  placer au cœur de l’agenda de sa gouvernance, la volonté d’atténuer les effets négatifs causés en permanence par l’imperturbable règne du rapport des forces. » Une présentation prémonitoire à la guerre lancée  en Ukraine  le 21 février 2022, qui est à n’en point douter, comme le disait le philosophe Ebénézer, la manifestation d’un rapport de force entre deux blocs, avec des conséquences qui pourront être imprévisibles pour l’humanité

Roland TSAPI

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