Figure : Djoumessi Mathias, la protection des “brimés”

Sans formation académique particulière, il a hérité d’une chefferie les plus complexes de la région de l’Ouest, s’est retrouvé à l’Assemblée et au gouvernement, mais ses idées trop indépendantistes n’ont pas joué en sa faveur dans ces milieux. Il a surtout œuvré pour l’organisation et la protection des planteurs de café et de cacao, que le colon considérait comme sa chasse gardée

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Les chefs traditionnels au Cameroun ont désormais une place de choix dans les institutions politiques, une place qui leur est exclusivement réservée par les textes. Ce qui n’a pas toujours été le cas par le passé, mais mlgré cela l’histoire politique du Cameroun a connu des chefs traditionnels jusqu’au plus haut sommet du gouvernement, et ont joué un rôle déterminant dans l’orientation de la politique nationale, parfois au prix de leurs avantages et privilèges. Mathias Djoumessi fait partie de ceux-là, présenté dans les ouvrages biographiques comme un chef traditionnel acteur de la décolonisation et de l’indépendance du Cameroun. Mathias Djoumessi est né en 1900 à Foréké-Dschang de Ndombou et de Ndontsa.

Mission divine à la naissance ?
Premier fils de sa mère Ndontsa, ses deux frères aînés étant morts à la naissance. Le nom qui lui est donné à sa venue au monde est toute une idéologie. En effet Djoumessi, veut dire obéir à Dieu, comprendre ce que Dieu dit, et a pour synonyme “Ndah Dem” c’est à dire qu’il n’y a que Dieu. C’est à l’âge de 19 ans qu’il commence à fréquenter Limezel, un catholique venu s’installer près de la chefferie Foréké-Dschang, après l’implantation de l’église catholique à Dschang dès 1910 avec l’arrivée des missionnaires Pallotins. Il est baptisé le 15 août 1921 par le Père Richard à l’église paroissiale Sacré-cœur de Dschang. C’est en se frottant aux missionnaires qu’il commença son instruction, et en 1923, après avoir atteint le niveau du cours moyen, il devient moniteur-catéchiste à Foréké-Dschang. Mission qu’il poursuivra dans le village voisin de Fontsa-Toula, avant d’être rappelé à la paroisse centrale de la Grande Mission de Dschang. D’après certains témoignages, cet engagement auprès de l’église catholique fut déterminant pour le sort qui lui sera réservé par la suite dans sa famille et même au sein de sa communauté. Son père, lui-même chef traditionnel de Foréké-Dschang porta son dévolu sur lui pour sa succession  Ce qui fut interprété de deux manières : soit son père voulait l’éloigner de l’église et l’intéresser aux traditions qu’il avait tendance à abandonner en épousant une seule femme et  à l’église, soit il plaçait toute sa confiance en lui qui avait déjà une instruction scolaire et pouvait mieux gérer la communauté. Toujours est-il qu’à 25 ans, il succède à son père et devient chef traditionnel Foréké à partir du 8 avril 1925.

L’homme politique loyal

Antoine TAKAFO, l’auteur d’un article intitulé « la deuxième mort du ministre d’Etat Djoumessi Mathias » dans le blog Menoua atmosphère, renseigne davantage sur l’homme à partir de son accession au trône.  Une fois devenu chef, il fut presque contraint d’entrer en politique vu le contexte répressif de l’époque, où le colon français empêchait les indigènes d’avoir accès aux cultures comme le café. Ce produit étant la ressource essentielle dans la région de l’Ouest, une association fut créée pour protéger les intérêts des locaux. Facilement Mathias Djoumessi se retrouve à la tête de cette association baptisé Kumzé qui va par la suite muer en mouvement politique, dans un environnement de lutte pour l’indépendance. A la tête de ce mouvement, il devient le premier président de l’Union des Populations du Cameroun à l’issue de son congrès qui eut lieu à Dschang en 1950. Cette adhésion officielle à l’UPC lui coûtera  « l’excommunication la plus spectaculaire chez les catholiques », d’après les écrits. Il démissionne de ce parti un an plus tard, et devient conseiller à l’Assemblée Territoriale du Cameroun en 1951, député puis  ministre d’Etat en 1957. Il sera par la suite porté à la tête des « paysans indépendants », un mouvement politique regroupant les neuf bamilékés présents à l’assemblée. En 1958, il claque une fois de plus la porte de cet autre mouvement pour rejoindre le « groupe des démocrates camerounais » du premier ministre André Marie Mbida. Le 11 février  1958, Ahmadou Ahidjo amena les députés du Nord  et de l’Ouest à quitter le gouvernement Mbida. Seul Djoumessi Mathias refusa de démissionner. Bien entendu, quand Ahidjo réussi à faire tomber le gouvernement Mbida et le remplaça comme premier ministre, Mathias paya le prix de sa fidélité et fut renvoyé du gouvernement.

La protection des brimés

En dehors de la politique, Djoumessi Mathias s’est illustré sur le plan social par ses prises de positions en faveur d’un meilleur traitement de la femme dans les sociétés traditionnelles. Dans la revue presse universitaire de Dschang, cité par Antoine Takafo, on lit : « Avant 1925, on rencontrait partout des femmes nues comme des vers de terre. Djoumessi Mathias fut le premier à se pencher sur le problème social de l’habillement des femmes. Dès son accession au trône, il s’associa aux modernistes Bamilékés qui s’élevaient contre la nudité des femmes…De même, il a contribué à libérer les veuves des tracasseries coutumières. En effet, après le décès de leur mari, les veuves étaient soumises à des rites et pratiques qui duraient sept à neuf semaines. Mathias Djoumessi fit atténuer cette pratique en menaçant de soumettre les veufs aux mêmes épreuves. Bien plus il s’attaqua au mariage forcé des jeunes filles qui était en pratique dans son village… Dans le domaine culturel, on peut inscrire à l’actif de Mathias Djoumessi la fondation d’une école franco-bamiléké pour l’enseignement de la langue Yemba et l’édition à cet effet de plusieurs livres et brochures.  L’intensification de la religion catholique ne saurait être oubliée. En 1948, tandis qu’en Côte d’Ivoire, le Syndicat Agricole Africain (S.A.A) commençait à expérimenter avec bonheur la systématisation de l’idée de « coopérative d’achat et de vente », Djoumessi Mathias avait, un an plutôt, créé la COPPLAC, une coopérative autonome, la première du genre…Cette création était complémentaire de la lutte pour la culture libre du café.  Ce fut un événement très important dans le domaine coopératif. Car les Bamiléké qui créaient des plantations sans autorisation préalable de l’administration ne pouvaient pas bénéficier des services de la CAPBCA, la coopérative “officielle”. Surtout que l’administration les considérait en quelque sorte comme des rebelles. Il leur fallait donc une coopérative à eux qui leur offrirait les services indispensables que la CAPBCA procurait aux autres. Cette création fut un acte hautement courageux car elle représentait une concurrence ouverte contre l’administration coloniale. La portée de cette coopérative fut grande, car comme le souligne Jean Louis Dongmo. « Elle a administré aux autorités coloniales la preuve que les Camerounais étaient capables sur le plan économique de gérer l’indépendance  qu’ils revendiquaient. Surtout qu’elle a été incontestablement une réussite ». 

Un héritage qui peine à être capitalisé

Roland TSAPI

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