Figure : Dakolé Daïssala, les 6 députés de la différence

Fonctionnaire dans le premier régime, prisonnier au début du deuxième, il sortira des geôles et influera considérablement sur la politique nationale. L’alliance de son parti avec le parti au pouvoir scellera la durée aux affaires de ce dernier pour une trentaine d’années supplémentaires

Il est entré dans l’histoire du Cameroun des années 90 comme l’un des hommes politiques qui a fait basculer le destin du pays, ou plutôt qui a consolidé le pays dans la voie qui est la sienne aujourd’hui. Président d’un parti politique qui avait remporté 6 sièges de député en 1992, son alliance avec le parti au pouvoir alors en ballottage défavorable à l’Assemblée nationale, lui permit de conserver la majorité et continuer à gouverner. Les analystes politiques sont dès lors unanimes que Dakolé Daïssala est celui qui a sauvé le Rassemblement démocratique du peuple camerounais du naufrage.

Naissance et carrière

L’histoire de ce fils de la région de l’Extrême Nord commence le 15 avril 1943 à Goundaye, dans l’arrondissement de Taibong, département du Mayo Kani, à proximité de la frontière entre le Cameroun et le Tchad. Dans un Cameroun qui cherche encore ses marques et qui doit trouver des cadres de l’administration pour remplacer le colon, il devient après ses années d’études le premier sous-préfet de l’arrondissement de Ngaoundéré à l’époque de la grande province du Nord. Il est par la suite directeur adjoint de l’administration générale au ministère des Finances de 1969 à 1970 et Directeur des Transports de 1970 à 1973. Il rebondit à la Société de Transports Urbains du Cameroun (Sotuc) de 1973 à 1975 comme directeur général adjoint, avant d’occuper le poste de directeur jusqu’en 1984. En cette année 1984, le président Ahidjo a quitté le pouvoir depuis 2 ans, désormais entre les mains de Paul Biya. La brouille de ce dernier avec son prédécesseur a jeté le froid dans le sérail, où se trouvent encore les fidèles de l’homme du Nord, parmi lesquels Dakolé Daïssala à qui les langues disent à l’époque que Ahidjo a fait cadeau de la Sotuc. Toujours est-il que c’est en qualité de directeur général de cette société qu’il est embarqué au même moment que d’autres élites du Nord, dans le train des personnalités dites mouillées dans le coup d’Etat du 4 avril 1984 visant à renverser le régime. Commence alors pour lui un séjour en prison. Après 7 ans derrière les barreaux, il est libéré en 1991 à la faveur de l’amnistie générale qui visait à décrisper l’atmosphère et s’inscrire dans le vent de la démocratie.

Destin exceptionnel pour cet homme qui il y a à peine deux ans croupissait dans les geôles, et qui se retrouve ministre du même régime qui l’a embastillé quelques années plus tôt. D’aucuns disent que Dakolé avait sur faire contre mauvaise fortune bon cœur, en capitalisant les souffrances à lui infligées par le régime pour rebondir.

Politique

En prison, Dakolé Daïssala souffle le chaud et le froid, comme tous les détenus inculpés dans le cadre du putsch. Il se forge tout de même un mental assez fort, concrétisé par l’écriture du livre intitulé « libre derrière les barreaux ». Sa sortie de prison coïncide avec l’adoption de la loi sur la liberté d’association, et Dakolé Daïssala qui s’est déjà donné une liberté mentale derrière les barreaux, se détache de l’Union nationale camerounaise Unc devenu Rdpc, et crée son parti, le Mouvement pour la défense de la république (Mdr). Considéré dans son fief comme un martyr du nouveau régime, à l’instar de tous les ressortissants du grand Nord de l’époque, il gagne rapidement la confiance de la population qui adhère massivement au parti. L’élection législative de mars 1992 lui donne l’occasion de consolider son assise, en remportant 6 sièges à l’Assemblée nationale. Pour l’ex prisonnier, le soleil politique brille plus que jamais. Ce d’autant qu’il est approché par le Rdpc, titulaire de seulement 88 sièges sur les 180, à la recherche d’une alliance pour avoir la majorité. Les 6 députés du Mdr suffiront. Dakolé tient là sa revanche, et les enchères montent. La coalition est scellée pour une étroite majorité avec 94 députés, Dakolé en sort avec un poste de ministre des Postes et télécommunications et d’autres postes pour ses militants au sein du gouvernement et à l’Assemblée nationale. Destin exceptionnel pour cet homme qui il y a à peine deux ans croupissait dans les geôles, et qui se retrouve ministre du même régime qui l’a embastillé quelques années plus tôt. D’aucuns disent que Dakolé avait sur faire contre mauvaise fortune bon cœur, en capitalisant les souffrances à lui infligées par le régime pour rebondir.

Mais le mariage n’est pas très constant entre les deux partis. En 1997, Dakolé soutient plutôt la candidature de Bouba Bello à l’élection présidentielle, et perd logiquement son poste de ministre après la victoire de Paul Biya. Dans la foulée, il a été le seul de son parti à sauver son siège de député à l’issue des législatives de 1997, et est même interdit de sortir du pays en 1998. Mais en fin politicien, il change de stratégie, redevient « opposé ». Il dénonce les fraudes électorales, participe aux marches et signe surtout en septembre 2002 avec d’autres élites le mémorandum du Grand Nord qui fustige la politique de marginalisation dont fait l’objet le Septentrion. Se faisant, il attire l’attention du pouvoir qui se rend compte qu’il n’est pas encore politiquement neutralisé. L’amour recommence entre les deux partis, et le Mdr soutient le candidat du Rdpc à l’élection présidentielle d’octobre 2004, contre le poste de ministre des Transports que Dakolé Daissala a occupé de 2004 à 2007. Il quitte la fonction lors du remaniement du 7 septembre 2007, critiqué entre autres pour sa gestion de l’accident du vol 507 de Kenyans Airways à Douala Banga Mpongo au mois de mai.

Fidèle 

Mais Dakolé Daïssala, que l’âge et la santé affaiblissent de plus en plus, reste désormais loyal à son mariage avec le Rdpc. Il soutient la modification de la constitution de 2008 qui supprime la limitation des mandats présidentiels, ce qui permet à Paul Biya de briguer un nouveau mandat en 2011. Il propose cependant qu’il y ait une élection à deux tours et le vote obligatoire pour tous les Camerounais. Paul Biya lui sera reconnaissant en 2013 pour cette loyauté, et le nomme parmi les sénateurs lors de la mise ne place de la C hambre haute du Parlement. Reconnaissance restée intacte 5 ans plus tard lors du renouvellement de la chambre. C’est avec ce titre que le fils de Goundaye a tiré sa révérence le 9 août 2022, à l’âge de 79 ans. Qualifié de caméléon politique, l’homme aura été plutôt celui qui a su s’adapter chaque fois à son environnement pour ne pas être largué, et à sa manière il a influencé le cours de l’histoire du Cameroun, d’une manière que seule cette histoire jugera.

Roland TSAPI

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