Figure : Christian Tobie –Kuoh et les témoignages de l’histoire

Parti de simple agent de transmission, et avec une éducation modeste, il a occupé de prestigieuses fonctions à la présidence, avant de revenir être le pionnier de la mise sur pied de la communauté urbaine de Douala

Il faisait partie des 7 membres de la délégation conduite par le président Ahmadou Ahidjo à Foumban du 17 au 27 juillet 1961, dans le cadre des négociations entre le Cameroun oriental et le Cameroun occidental, qui devaient aboutir à la réunification. Ayant commencé sa carrière à 20 ans comme agent de transmission, il était âgé de 40 ans à l’époque, et avait en 20 ans gravi de manière exceptionnelle les échelons pour  occuper le poste de secrétaire général à la présidence de la république.  Il s’agit de Christian Tobie Kuoh.

Carrière

Né le 23 avril 1921 à Douala, Ses études se déroulent à l’école Principale d’Akwa puis à l’école supérieure de Yaoundé. Dès 1941, il travaille pour l’administration coloniale dans les transmissions, où il est promu Chef de secrétaire à la direction au lendemain de la deuxième guerre mondiale. En octobre 1950, il est reçu au concours des rédacteurs des Services civils et financiers, avant d’être envoyé sous le Mont Bamboutos, dans la région de l’Ouest où il est Adjoint au Chef de Subdivision à Mbouda et suppléant légal de l’administrateur-maire de la Commune mixte rurale de Mbouda en 1956. Trois ans plus tard, en 1959, il promu sous-préfet de Douala, et au mois de mai de la même année, il suit en France un stage de formation diplomatique au quai d’Orsay, et voit ses grades augmenter à son retour, quand il est nommé Directeur de Cabinet du Premier ministre, Chef du gouvernement et Ministre des Affaires étrangères de janvier à mai 1960. Poste qui lui ouvre les portes du Secrétariat général de la Présidence de la République.  C’est à ce titre qu’il fait partie du cercle fermé des proches d’Ahidjo qui se rendent à Foumban pour sceller le pacte de la Fédération du Cameroun. Au retour, il est promu au grade d’Administrateur Civil le 29 septembre 1961. 5 mois après, la Fédération du Cameroun ayant été acté par la promulgation de la constitution fédérale le 1er octobre 1961, Christian Tobie Kuoh est nommé le 8 janvier 1962, Directeur du Cabinet civil du Président de la République Fédérale du Cameroun. Quelque trois ans après, il commence à être éloigné des cercles du pouvoir. D’abord nommé Directeur Général du Contrôle de l’Etat le 1er juillet 1964, il devient par la suite ministre délégué à la Présidence, chargé du Contrôle de l’État le 16 août 1968. Le 8 novembre 1979 il est porté à la tête de la Régifercam, ce qui l’éloigne de la capitale politique et le rapproche de sa ville natale. Les clés de cette ville lui sont d’ailleurs confiées, quand il est fait Délégué du Gouvernement auprès de la commune Urbaine de Douala le 11 décembre 1982. C’est sous son règne que la commune urbaine de Douala est transformée en Communauté urbaine, dont il est également le tout premier Délégué pendant 17 mois, du 6 novembre 1987 au 13 avril 1989.

« Quand on a un budget qui dépend en grande partie de l’aide étrangère, on ne joue pas à l’important, on ne fait pas le difficile, on n’a pas de ces exigences, assène le directeur. Le Cameroun ne survit que par la générosité de la France, le travail des Français qui sont ici ; si nous partons, si la France cessait son aide, votre pays retomberait dans le chaos, le cannibalisme s’installerait partout »

Héritage

La retraite définitive de Christian Tobie Kuoh lui permet de se consacrer à ses mémoires, et il publie en 1990 aux éditions Karthala l’ouvrage intitulé Mon témoignage, en trois volumes. Le volume 1 parle du  Cameroun de l’indépendance (1958-1970), le volume 2 est intitulé Un fresque du régime Ahidjo, et le 3eme volume décrit Le Cameroun de l’après Ahidjo. Selon l’analyste Amos Hongla, le témoignage que nous propose l’auteur est particulier puisqu’il provient de quelqu’un qui a exercé des fonctions dans les hautes sphères du pouvoir. Dans Cameroun de l’indépendance, l’auteur nous fait un récit, des conditions de la décolonisation de son pays, notamment les forces politiques qui y jouèrent un rôle, de même que les hommes, dont certains sont parfois méconnus, qui y prirent part. Cependant l’essentiel du livre est centré sur la carrière de l’auteur, qui se confondit avec l’avènement du régime de M. Ahidjo. Régime dont la mise en place est exposé, ainsi que les instruments de l’exercice du pouvoir absolu, notamment le parti unique auquel l’auteur attribue toutes les vertus, et qu’il contribua à implanter à Douala, sa ville natale. Autre instrument de l’exercice du pouvoir qu’on retrouve dans l’ouvrage, poursuit l’analyste, c’est la haute administration et surtout le « contrôle d’État », œuvre de M. Kuoh, dont la lourdeur et le fonctionnement tatillon furent redoutés de plus d’un Camerounais. Cette haute administration cultiva le secret comme méthode de gouvernement, ce qui, avec l’inféodation des fonctionnaires au régime, permit de tenir le pays d’une main de fer, pendant plus d’un quart de siècle. Et il finit « Comme tout apparatchik dont l’ascension rapide dépend de la volonté du prince, la chute de M. Kuoh fut tout aussi subite. Caveant Consules, que les consuls prennent garde, surtout des courtisans. C’est cette loi implacable qui semble avoir condamné l’auteur qui, sur un ton plein d’amertume, termine son témoignage par un plaidoyer en faveur des aînés. »

Expériences

Dans ses mémoires, il décrit aussi le calvaire que vivaient les camerounais du cercle du pouvoir au lendemain des indépendances, quand ils étaient encore traités avec dédain et mépris par les conseillers français restés auprès d’Ahidjo. Comme cet expatrié, qui relevait les bretelles  du directeur du budget de l’époque « Quand on a un budget qui dépend en grande partie de l’aide étrangère, on ne joue pas à l’important, on ne fait pas le difficile, on n’a pas de ces exigences, assène le directeur. Le Cameroun ne survit que par la générosité de la France, le travail des Français qui sont ici ; si nous partons, si la France cessait son aide, votre pays retomberait dans le chaos, le cannibalisme s’installerait
partout
 » S’agissant de la gouvernance, Christian-Tobie Kuoh, écrit dans ses mémoires : « Une constatation s’impose: le vocable “démocratie” et les immortels concepts “souveraineté du peuple, liberté, égalité” que nous
utilisons, dans nos textes constitutionnels et d’autres, à l’instar des Occidentaux, n’ont pas, au fond, pour nous, les mêmes significations, ni la même portée
 » C’est autant de réflexions son témoignage en trois volumes qu’il a laissé à la postérité, quand il s’est éteint le 23 juillet 1994 à l’Hôpital Général de Douala.

Roland TSAPI

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