Figure : Christian Penda Ekoka, la pensée libre au sein du système

Economiste de renom, il est mort à 69 ans, laissant derrière lui un pays qui tarde à s’arrimer à la nouvelle donne économique, préférant une stratégie de petits pas dans un monde qui va vite désormais

Il n’était pas très connu du public jusqu’en 2017, quand on le découvrira à travers les médias, analysant froidement le modèle économique camerounais  qui d’après lui était volontairement plombé par l’absence de volonté politique. On apprendra alors que pour rattraper de nombreux errements, il avait fait des tonnes de propositions de réforme au chef de l’Etat, du haut de sa fonction de  conseiller économique à la présidence de la république. Des propositions jamais prises en compte alors que le pays s’enfonçait davantage. Il avait décidé de ne plus se taire et agir, en fondant le mouvement « Agir Act », même s’il savait que cela lui coûterait son prestigieux poste à la présidence de la République du Cameroun et lui attirerait des ennuis. Ce qui n’a pas manqué, mais ne l’a pas ébranlé non plus, jusqu’à ce qu’il tire sa révérence le 8 août 2021 à Toronto, de suites de maladie.

Christian Penda Ekoka  est né le 21 mars 1952 à Douala. Brillant élève au collège Libermann où il obtient son baccalauréat série C à 19 ans, il est sélectionné après son diplôme par l’Agence canadienne de développement international (Acdi) pour poursuivre des études d’ingénieur au Canada. L’Acdi était une organisation de développement international chargée de gérer la majorité des programmes d’aide publique au développement du Canada en Afrique, au Moyen Orient et dans les Amériques. Il entre alors à l’école polytechnique de Montréal, d’où il ressort détenteur d’un diplôme d’études supérieures d’économie et de management et d’un MBA (option finance) de différentes universités canadiennes (McGill, Concordia). Retour au pays natal en 1978. Il a 26 ans quand il commence une carrière d’ingénieur aux Chemins de fer, puis rejoint la Société nationale d’investissement (SNI) où pendant une quinzaine d’années, il est investment officer et Directeur des Études et Projets. À ce titre, il initie et coordonne la réalisation de projets dans différents domaines industriels, agro industriels et de service, parmi lesquels le Chantier naval et industriel du Cameroun, des complexes agro-sucriers, une conserverie alimentaire, des complexes avicoles, une entreprise de pêche industrielle, le complexe hôtelier Hilton Yaoundé.

La concession de la gestion de l’électricité à un opérateur privé américain AES, la concession par le Port autonome de Douala des droits pour le financement, le développement et la gestion d’une Infrastructure Intégrée d’information maritime,  la concession par le Port Autonome de Douala de la gestion de son terminal conteneurs à un concessionnaire privé Douala International Terminal (DIT), sont autant de réalisation qui ont bénéficié de ses conseils.

Autonomie

En 1991, Christian Penda Ekoka décide de créer une société de consultant, et fonde International Business Development Service (InsightBDS) spécialisée dans le conseil en investissement, les politiques et stratégies industrielles, et dans le développement des projets de partenariat public privé. Il effectue alors des missions dans plus de vingt-cinq pays d’Afrique et des Caraïbes pour le compte des Organisations internationales, parmi lesquelles le groupe de la Banque mondiale, la Banque africaine de développement, l’Organisation des nations unies pour le développement industriel (ONUDI), le Programme des Nations unis pour le développement (PNUD). Son expertise l’amène également à conduire ou faire partie des missions d’études dans une quarantaine de pays d’Asie, d’Europe, d’Amérique et d’Afrique. Désormais incontournable dans l’ingénierie économique des investissements, il participe comme conseil l’étude et à la réalisation de certains projets d’envergure en partenariat public-privé, comme  la construction du pipeline Tchad-Cameroun de 1050 km démarrée en octobre 2003, traversant le Tchad et le Cameroun et permet d’exporter le pétrole exploité au sud du Tchad par un consortium pétrolier privé. La concession de la gestion de l’électricité à un opérateur privé américain AES, la concession par le Port autonome de Douala des droits pour le financement, le développement et la gestion d’une Infrastructure Intégrée d’information maritime,  la concession par le Port Autonome de Douala de la gestion de son terminal conteneurs à un concessionnaire privé Douala International Terminal (DIT), sont autant de réalisation qui ont bénéficié de ses conseils.

Engagé

Christian Penda Ekoka était devenu un économiste inclassable, avec l’effet cumulé de la théorie et des multiples expériences. Dans son parcours professionnel, il n’avait pas échappé à la politique, et était membre du Rassemblement démocratique du peuple camerounais depuis 1996. Depuis 2010 aussi, il avait été appelé à la présidence de la république comme Conseiller économique. Mais malgré les positions et les privilèges, il était resté un libre penseur, convaincu qu’il est plus utile à son pays en mettant à sa disposition ses connaissances qu’en faisant allégeance à un homme. A ce sujet, il s’était déjà démarqué en refusant de signer la pétition des dignitaires de la région du Littoral appelant Paul Biya à se présenter pour un 7eme mandat comme candidat à la présidence de la république. Il refusera également de battre campagne pour lui, et sans surprise, va soutenir la candidature de Maurice Kamto lors de l’élection présidentielle d’octobre 2018. Avec son mouvement Agir, il reste auprès de son candidat après les élections et l’accompagne dans les marches blanches pour protester contre le hold-up électoral. Ce qui lui a valu 9 mois de prison, du 28 janvier 2019 au 4 octobre de la même année, accusé avec de ses compagnons de lutte d’appel à l’insurrection.

 Le Cameroun souffre de ses défaillances de leadership et d’insuffisances institutionnelles. » L’homme est pourtant resté optimiste, persuadé que le pays peut encore tenir son rang mais à une condition « Cela exige des réformes en profondeur des institutions, certes. Il faut un dirigeant qualifié pour impulser le changement escompté, un leader qui cesse d’isoler le pays du reste du monde, qui s’arrime au train de la modernité.

Dans ses sorties médiatiques, Christian Penda Ekoka exprimait librement ses opinions, dans lesquelles transparaissait la déception qu’il a connu en côtoyant le pouvoir et les dirigeants du pays. Dans un entretien accordé à jeune afrique en septembre 2018, il reprochait à Paul Biya et ses hommes leurs « stratégies des petits pas » qu’il jugeait dépassée et inopérante au regard de l’importance des enjeux. « Le monde va très vite, le Cameroun, trop lentement », disait-il, expliquant que c’est ce décalage qui crée des dysfonctionnements et engendre les crises dans lesquelles le pays s’enlise : « Le Cameroun souffre de ses défaillances de leadership et d’insuffisances institutionnelles. » L’homme est pourtant resté optimiste, persuadé que le pays peut encore tenir son rang mais à une condition « Cela exige des réformes en profondeur des institutions, certes. Il faut un dirigeant qualifié pour impulser le changement escompté, un leader qui cesse d’isoler le pays du reste du monde, qui s’arrime au train de la modernité. Nous avons au Cameroun une formule très contre-productive: ”On va faire comment?” Comme s’il n’y avait pas de solution. La société est résignée, défaitiste, fataliste. C’est cette pensée monolithique qui est dangereuse.” Dans son héritage légué à la jeunesse, Christian Penda Ekoka a laissé un livre  titré « Cameroun, vers le troisième millénaire », ouvrage écrit en 1997 pour préparer la jeunesse camerounaise à acquérir les armes nécessaires pour relever les défis du nouveau millénaire.

Roland TSAPI

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