Figure : Christian Cardinal Wiyghan Tumi, l’humilité jusqu’au bout du trajet

Au-delà de ses qualités d’homme de Dieu et de prédicateur de la paix, il a laissé à la postérité une grande leçon d’humilité, en acceptant de mourir sur le petit lit de sa modeste chambre de l’église  

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On croira avoir dit beaucoup de lui, mais on se rendra toujours compte qu’on n’a pas assez dit sur cet homme qui se révèle chaque jour sous un nouveau visage, une nouvelle leçon, bien que déjà décédé. Christian Cardinal Tumi aura été en effet l’inspirateur de plusieurs œuvres littéraires, toutes autant riches en enseignements que presque chacun de ses gestes ou de ses paroles laissait à la postérité. L’un de ces ouvrage fut écrit en 1988 par le journaliste Célestin Lingo, de regretté mémoire. Il raconte comme un feuilleton le retour du Cardinal au Cameroun après le Consistoire de Rome du 28 juin 1988, au cours duquel il avait reçu des mains du Pape les attributs de sa nouvelle dignité, après avoir été créé Cardinal. Un retour qui avait mobilisé toutes les classes politiques, socio-culturelles et religieuses, personne ne voulant manquer à cet évènement unique. C’était le 6 juillet 1988.

Retour triomphal

Le Cardinal était arrivé de Rome à 4h du matin par l’aéroport international de Douala, accueilli par le gouverneur Luc Loé, et une grande foule qui n’avait pas dormi. Tôt le matin il célébra une messe à la cathédrale Saint Pierre et Paul de la capitale économique, avant de reprendre la direction de l’aéroport de Douala, où le Pélican présidentiel avait été affrété pour lui. Il était 10h quand l’avion atterri et laissa apparaitre sous le ciel de la capitale politique le fils providentiel habillé de la fameuse pourpre cardinalice. Il est accueilli à la descente de l’avion par le représentant du Chef de l’Etat, le directeur du cabinet civil à la présidence de la république Adolphe Moudiki, et par le Nonce apostolique ou l’ambassadeur du Vatican à Yaoundé Donato Squicciarini accompagné de l’archevêque de Yaoundé monseigneur Jean Zoa. Le président de la république l’attendait à 11h au Palais de l’unité, où il lui témoigna toute la reconnaissance du pays, et tous se retrouvèrent une fois de plus dans l’après-midi, à la célébration liturgique d’action de grâce organisée dans la cathédrale de Yaoundé. Le Cardinal donna le ton de de ses prêches, en invitant ses frères à « éviter le mal coûte que coûte et à faire le bien coûte que coûte », avant de serrer à la fin la main du président de la république et de la première dame Jeanne Irène Biya à l’époque. Le Cardinal continua le lendemain par Garoua, sa ville épiscopale, et enchaina dans les autres villes du pays par la suite, baignant partout dans son peuple comme un poisson dans l’eau.

Symbole  

Cet accueil digne que lui avait réservé tout le pays entier, à lui tout seul, lui a sans doute fait mesurer l’ampleur de la mission qui était désormais la sienne, sa désignation étant aussi un symbole lourd de significations. D’après le récit de Célestin Lingo, c’est à Fignolé où il effectuait une visite pastorale, un village de la région du Nord et de l’archidiocèse de Garoua, que la nouvelle de sa nomination l’avait surpris. Il crut d’abord à un canular et chahuta le curé venu lui annoncer la nouvelle, avant de l’entendre lui-même la nuit à la radio. Mais il continua, imperturbable, sa tournée pastorale dans ces villages inaccessibles, alors que les journalistes faisait des pieds et des mains pour l’avoir et recueillir ses sentiments. Cette nomination avait aussi suscité beaucoup d’interrogations dans l’opinion, qui se demandait entre autres pourquoi lui ? Le livre indique : « quelques-uns disent que le Pape a choisi un homme qui symbolise d’une certaine façon l’unité du pays : un anglophone de formation devenu parfaitement multilingue et travaillant avec des francophones dans les parties francophones du pays, un Camerounais du Sud vivant au Nord, un chrétien chez les musulmans. » Et que pensait l’homme lui-même de sa nomination, « je ne sais pas », n’arrêtait-il de répondre, sans manquer de demander si quelqu’un pouvait lui dire à lui, pourquoi c’est à travers sa personne que le pape a voulu faire cet honneur au Cameroun. Célestin Lingo écrit : « dans son humilité et sa modestie habituelle, il ne se reconnait aucun charisme particulier qui le désignerait à cette dignité, et ne s’estime pas plus qualifié ni plus méritant qu’aucun autre membre de l’épiscopat camerounais. Il apporte même de l’eau au moulin de ceux qui ignorent ou feignent d’ignorer que le cardinal est avant tout un attribut personnel, conféré à titre personnel à un homme jugé digne, par ses qualités humaines et religieuses, de figurer parmi les conseillers attitrés du chef de l’église catholique universelle » Pour le premier Cardinal camerounais, poursuit l’auteur du livre, c’est un service que le Saint Père lui confie, c’est un appel à servir davantage qu’il lui adresse, un encouragement pour toute l’église qui est au Cameroun.

Leçon d’humilité

L’homme de Dieu qui s’est éteint le 3 avril 2021 à 90 ans, est resté fidèle à lui-même et à l’église. Il n’aura pas trahi cet espoir que portait le peuple camerounais en lui aux premières heures du 6 juillet 1988, quand le gouverneur du Littoral allait l’accueillir à l’aéroport de Douala, quand le directeur du cabinet civil l’attendait le lendemain au pied de l’avion à Yaoundé pour le conduire chez le président de la république, qui le recevait comme un messie que lui envoyait le pape Jean Paul II. Amoureux de l’humain et de son pays il l’est resté, laissant à la postérité toute sa simplicité, à travers cette attitude lourde de signification au crépuscule de sa vie. Alors que rien ne lui manquait et que les propositions lui étaient faites dans ce sens, il a refusé de se faire évacuer à l’étranger pour se soigner, expliquant à l’un de ses confidents de dernière heure Elie Smith, que les médecins étrangers chez qui on veut l’amener sont formés à la même école que ceux qui sont au Cameroun, et ensuite que lui en qui se reconnaissait une bonne partie de la population démunie, s’il allait se soigner à l’étranger, où ira-t-elle ?  Au luxe insolent des hôpitaux huppés d’Europe, où l’on meure quand même malgré les machines sophistiquées branchées sur soi, il a choisi la modestie de sa chambre à l’archevêché pour remettre à Dieu son souffle, avec sans doute, comme Jésus à son époque, cette prière de compassion envers certains : « Père pardonne leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font »

Roland TSAPI

One Reply to “Figure : Christian Cardinal Wiyghan Tumi, l’humilité jusqu’au bout du trajet”

  1. Torrent d’émotions cette chronique M. Tsapi.
    C’est tellement bien résumé dire en meut de mots toute sa vie et tout y retrouver en même temps c’est tout simplement waouh.
    Va vaillant soldat, va et continue de prier pour le Cameroun.

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