Figure : Charles Assalé, l’opposant et le pouvoir

Il était l’un des co-fondateurs de l’Union des populations du Cameroun en 1948, mais a renié ses convictions deux ans après pour rejoindre le pouvoir. Il sera alors le tout premier Premier ministre du gouvernement Ahidjo. Adepte du réarmement, il restera au service du pouvoir après sa démission du poste de Chef de gouvernement.

Il est l’une des personnalités politiques camerounaises qui a impulsé ce qui est de nos jours appelé le réalisme politique, une autre expression pour désigner l’abandon de ses convictions initiales pour se rallier à l’ennemi d’hier. Charles Assalé, l’un des fondateurs de l’Union des populations du Cameroun, s’est en effet rapidement éloigné du parti nationaliste, et servira d’instrument de  nettoyage psychologique des populations sous le nom de réarmement moral. Né le 4 novembre 1911, Charles Assalé Mbiam est originaire du village Onoyong par Ebolowa. Vers 1922, il est inscrit à l’école de la mission presbytérienne américaine à Nkonemekak (Efoulan), puis continue à l’école de Foulassi et à l’école des infirmiers et infirmières d’Ayos. Comme tout jeune élève issu des milieux pauvres, il est au départ soucieux de son bien-être et de celui des autres, ce qui le pousse à assister dans les années 1940 à des réunions du Cercle d’études marxistes – fondé par l’instituteur et syndicaliste français Gaston Donnat – où il est sensibilisé à l’anticolonialisme. Il y côtoie notamment Ruben Um Nyobé et Jacques Ngom, qui deviendra le principal animateur du syndicalisme camerounais dans les années 1950. De décembre 1944 à juillet 1945, il devient le premier président de l’union des syndicats confédérés du Cameroun dès sa création. 1946-1947, il est délégué à l’Assemblée représentative du Cameroun, et en 1948, il fait partie de ceux qui sont approchés pour poser les fondements de l’Upc pour lequel il donne son onction et devient cofondateur du parti indépendantiste. A peine deux ans de militantisme actif, il rompt avec les nationalistes en mai 1950 et se rallie à l’administration coloniale, ce qui lui permet d’obtenir un siège à l’Assemblée du Cameroun. Du 20 février 1958 au 10 septembre 1959, il est ministre des Finances du Cameroun oriental. Après la proclamation de l’indépendance de cette partie du  pays le 1er janvier 1960, il est nommé 5 mois plus tard Premier ministre, c’était le 14 mai 1960. Il quittera la fonction officiellement par démission le 11 juin 1965. 5 ans plus tard, Ahmadou Ahidjo qui reste reconnaissant pour son ralliement à sa cause, l’appelle pour occuper les fonctions d’ambassadeur itinérant à la Présidence de la République. Il y restera après le départ de ce dernier, maintenu en poste par Paul Biya jusqu’à sa mort, survenue le 10 décembre 1999.

Le réalisme politique dont a fait preuve Charles Assalé en rejoignant le pouvoir colonial, et dont certains s’inspirent encore aujourd’hui, aurait-il été bénéfique pour lui-même ou pour la nation, seule l’histoire… jugera

Réal politique

Charles Assalé et Michel Debré

Le parcours politique de Charles Assalé est intimement lié au Réarmement moral (Rm), lobby anticommuniste, basé aux États-Unis et en Suisse, dont les responsables se sont mis en tête dans les années 1950 de sortir l’Afrique des griffes de l’agitation « rouge » en amenant les leaders africains à communier ensemble dans l’alliance avec le « monde libre. » Les animateurs du RM se rendent eux-mêmes en Afrique pour aller à la rencontre des leaders africains. Déjà implantés en Afrique anglophone, ils s’intéressent à la partie francophone. Deux représentants, Pierre Spoerri et Maurice Nosley, sont ainsi envoyés sur le continent au début 1957. Le Cameroun, constitue la cible principale des deux voyageurs. Sur place, après avoir en vain essayé de « réconcilier » André Marie Mbida et Paul Soppo Priso, alors en pleine rivalité, les responsables du RM jettent leur dévolu sur le Mouvement d’action nationale (Manc) de Paul Soppo Priso et Charles Assalé implanté dans le sud du pays, qu’ils considèrent alors comme un foyer d’irréductibles opposants au système colonial français. Ils obtiendront un succès inespéré auprès de Charles Assalé, qui deviendra leur meilleur élément au Cameroun. Syndicaliste et membre fondateur de l’UPC (dont il s’est rapidement éloigné), Assalé est qualifié d’homme influençable qui ne dédaigne pas les faveurs. Éternel candidat au ralliement, il était déjà passé de la CGT à Force Ouvrière  au prix d’un dispendieux séjour à l’hôtel Lutetia de Paris. Invité à Mackinac à l’automne 1957, il se laisse séduire par l’accueil chaleureux qui lui est offert. Pour son 40eme anniversaire, on lui offre un somptueux gâteau en forme d’Afrique. Puis, souffrant, il est pris en charge par le docteur William Close, qui devient pour lui, le temps d’une convalescence, un précieux conseiller. Ainsi remis sur pied et sur le chemin de Dieu, réconcilié avec lui-même, sa famille et ses adversaires politiques, Charles Assalé peut se rendre à New York pour une session de l’Onu consacrée à la tutelle sur le Cameroun. Et, comme par miracle, d’après le récit des membres du RM, il s’y réconcilie avec le représentant de la France à l’Onu, Jacques Kosciusko-Morizet, et applaudit des deux mains les projets de la puissance tutrice dont il se voulait pourtant, quelques mois plus tôt, un redoutable adversaire. Adepte zélé du RM, auquel il convertira toute sa famille et un certain nombre de ses « frères et sœurs » bulu, partisan opiniâtre d’une position conciliante à l’égard de la France, Charles Assalé devient rapidement un allié stratégique pour Ahmadou Ahidjo, en quête de soutien politique dans le sud du Cameroun. Acceptant désormais un « système jusqu’alors honni », il intègre en février 1958 le gouvernement du nouveau Premier ministre. « Si j’ai aujourd’hui la responsabilité du ministère des Finances, écrit-il à ses nouveaux amis du RM en mai 1958, je le dois entièrement à mon propre changement d’attitude envers mon adversaire politique, M. Ahidjo. […] Je lui ai demandé pardon. » Le 19 septembre 1958, moins d’une semaine après la mort de son ancien camarade Um Nyobè, Assalé oppose, dans une nouvelle lettre à ses mentors américains, « les divisions et la haine entre Camerounais » semées par Mpodol à « cette fleur, qui embaume déjà l’univers de son odeur céleste à savoir le réarmement moral», dont il espère la « victoire finale ». Le réalisme politique dont a fait preuve Charles Assalé en rejoignant le pouvoir colonial, et dont certains s’inspirent encore aujourd’hui, aurait-il été bénéfique pour lui-même ou pour la nation, seule l’histoire… jugera

Roland TSAPI

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