Figure : Bernard Njonga, le chevalier du monde rural

Il fait de la valorisation de la terre son cheval de bataille, et est mort sur le champ de bataille, toujours convaincu que le Cameroun peut conquérir son indépendance alimentaire

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Au début des années 2000, le marché camerounais était inondé des découpes de poulets congelés importés par des poissonniers, et vendu bon marché. Le consommateur croyait y trouver son compte car il y en avait pour toutes les bourses. En 2003, ces importations de poulets congelés étaient estimées à 22 500 tonnes, alors que la production locale tournait autour de 3000 tonnes. Non seulement ces importations avaient mis l’économie locale à genoux, mais aussi les découpes présentaient des risques réels de santé, des enquêtes ayant démontré que ces découpes congelées étaient en réalité des résidus de volailles interdits en Occident parce qu’impropre à la consommation. Le Cameroun subissait le phénomène en tant que signataire des accords de l’Uruguay Round devenu Organisation mondiale du commerce. Bernard Njonga ne put supporter de voir le petit paysan camerounais souffrir et mourir, encore moins de voir la filière avicole sombrer définitivement à cause des accords signés à l’aveuglette qui asphyxiait la production locale. Il se rendit au siège de l’organisation mondiale du Commerce à Genève où il rencontra le directeur général Pascal Lamy, et lui demanda simplement de retirer le poulet camerounais de ces accords. En 2006, son combat aboutit à l’interdiction de l’importation du poulet congelé au Cameroun, rendant le sourire au monde rural et à la filière avicole en particulier.

Pour un combattant, Bernard Njonga en était un, cet homme qui vit le jour à Bangoua dans le département du Ndé, région de l’Ouest le 18 octobre 1955. Son parcours scolaire assez particulier à fait de lui l’un des ingénieurs agronomes produits par la Faculté d’agronomie et des sciences agricoles de Dschang. Le virus du monde rural qu’il avait en lui dès le bas âge s’est conforté avec cette formation, et au sortir de là il était devenu un fervent défenseur du monde rural. Il entre dans la fonction publique en 1984 et est fait assistant de recherche à l’Institut de Recherche Agronomique pour le Développement (IRAD). Mais il s’accommode mal avec le fonctionnariat, il veut faire bouger les lignes et les contraintes administratives qui veulent qu’on attende toujours l’avis du chef lui sont hostiles. Il démissionne de la fonction publique en 1987, et se consacre au combat de sa vie, celui de la conquête par son pays de la souveraineté alimentaire, avec comme slogan « mangeons ce que nous produisons ».

Il se dote dès l’année suivante des instruments variés de combat, de mobilisation et de lobbying qui ont évolué avec le temps. Depuis 1988 donc il a créé successivement le Service d’appui aux initiatives locales de développement, le journal La Voix du paysan, le Centre de documentation pour le développement rural et l’Association de défense des intérêts collectifs en 2003.

Combats

les tracteurs agricoles abandonnés dans la brousse à Ebolowa

A l’actif de Bernard Njonga, de multiples combats et dénonciations. Il faut dire que l’homme s’inspirait beaucoup de l’altermondialiste français José Bové, qu’il invita à venir soutenir son combat avec les producteurs de volaille au Cameroun le 16 janvier 2006. Il s’est assez inspiré du français pour se faire appeler le José Bové camerounais, homonymie dont il ne s’offusquait guère. Il n’a cessé de dénoncer toutes les entraves à la bonne marche de l’agriculture et à l’élevage au Cameroun : les expropriations des populations rurales au bénéfice des exploitations agricoles multinationales, les détournements de fonds dans la filière maïs, l’introduction des organismes génétiquement modifiés, les découpes de poulets congelés importés, le riz subventionné importé, les tracteurs agricoles abandonnés dans les herbes à Ebolowa, les importations astronomiques de farines de blé alors que l’on pouvait promouvoir le pain enrichi aux farines de patate, d’igname, de manioc et de maïs. Il a défendu cette dernière idée avec le concept de Boulangerie vert-rouge-jaune, les couleurs du drapeau camerounais déployé lors du comice agropastoral d’Ebolowa en janvier 2011. L’une de ses dernières sorties mémorables a été au sujet de ce qu’il a appelé le scandale du riz de Yagoua. Après enquête, il avait découvert que près de 160 000 tonnes de riz paddy étaient stockés dans les magasins de la Société d’expansion et de modernisation de la riziculture à Yagoua (Semry) et à Maga. Du riz produit localement mais qui n’est pas consommé faute de moyens de transformation, et qui est souvent exporté en l’état et à moindre coût au Nigéria voisin où il est prisé, tandis qu’au Cameroun on se nourrit du riz importé qui enrichit les agriculteurs d’ailleurs.

Le monde rural dans les veines

Cette passion et cette hargne pour le monde rural, Bernard Njonga l’a expliqué il y a un an au journal en ligne sputniknews.com « Ma passion est née de ma mère, que j’accompagnais toujours dans les travaux champêtres. Le champ était l’élément central de sa vie: c’était là qu’elle se réalisait et s’épanouissait. Mon père étant totalement absorbé par ses activités pastorales, c’est ma mère qui cultivait. Elle maîtrisait tout: la production, mais aussi la conservation, la transformation, la vente et surtout la gestion des réserves familiales. Les enfants participaient tout naturellement au travail agricole. Nous étions, deux de mes sœurs et moi avec parfois des cousins et cousines, tenus de participer à presque toutes les tâches champêtres aux côtés de notre maman: défricher, butter, semer, sarcler, récolter, sécher, traiter, conserver, transformer et même parfois vendre. À chaque moment et suivant les types d’activités, mes parents savaient nous encourager et nous récompenser. C’est en vendant les excédents des produits issus de la récolte et de l’élevage que mes parents ont assumé ma scolarité jusqu’à la fin du secondaire. L’agriculture faisait vivre toute ma famille, simplement, mais dignement

En 2014, Bernard Njonga ayant fait le constat de l’absence de volonté politique pour la conquête de la souveraineté alimentaire, a créé un parti pour davantage porter la voix du paysan, le Crac défini comme Croire au Cameroun.  Avec ce parti il a été candidat à l’élection présidentielle de 2018, et également candidat aux élections des députés en février 2020. Mais il était aussi guetté par la maladie, qui l’a emporté dans la nuit du 21 au 22 février 2021 au CHU d’Amiens en France, à l’âge de 66 ans.

Dans la vie il y a des gens qui regardent les choses telles qu’elles sont et se demandent pourquoi, et il y a les autres qui rêvent des choses telles qu’elles devraient être et se disent pourquoi pas. Bernard Njonga était de cette dernière catégorie

Roland TSAPI

2 Replies to “Figure : Bernard Njonga, le chevalier du monde rural”

  1. Ainsi s’en va un homme qui rêvait d’un made in Cameron pour nous-mêmes et pour le monde.
    Ce pays refuse catégoriquement de progresser et de croire en ses génies.

  2. Naturellement génial et berger des êtres humains, voilà la définition de l’être humain Njonga Bernard. Merci pour tout M. Njonga Bernard.

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