Figure : Bernard Fonlon : le combat contre les vices de la réunification

Parmi les hommes politiques des années 60 originaires du Cameroun Occidental, il est l’un à avoir levé la voix pour dénoncer les tripatouillages qui ont émaillé le processus de réunification. Aujourd’hui le Cameroun paie le prix de l’inattention

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Le Cameroun a deux versions de l’hymne nationale. La version française fut adoptée en 1960 par un Comité constitutionnel consultatif du Cameroun devenu indépendant. La version anglaise quant à elle sera écrite en 1961 par Bernard Fonlon, traducteur à la Présidence de l’époque. Cette version anglaise, qui attendit 17 ans pour être adoptée par l’Assemblée nationale, n’est pas en réalité une traduction de la version française, mais l’expression d’une révolte intérieure qui couvait chez son auteur. Comme le dit Jean Takougang dans un article publié dans l’hebdomadaire l’Œil du Sahel, n°626 du 11 août 2014 « Fonlon sait que l’hymne qu’il est en train de traduire n’est pas un simple travail qui lie un traducteur et son client pour des considérations financières, mais une œuvre qui engage le destin du Cameroun et qui passera à la postérité comme sa propre contribution. » Aussi, dans un article de recherche intitulé  « L’hymne national du Cameroun: un chant patriotique sans ancrage géo-identitaire », publiée dans la revue Journal of the African Literature Association Volume 13 de 2019, Arnaud Tcheutou questionne la relation entre l’identité et l’espace dans l’hymne national du Cameroun intitulé Ô Cameroun berceau de nos ancêtres. Il explique que cet hymne composé en 1928 par des élèves instituteurs de l’École Normale de Fulassi dans le Sud-Cameroun, et pour l’honneur du Commissaire Marchand en visite dans cette institution, célèbre plutôt la colonisation française. Ainsi, il pose le problème du nationalisme littéraire, qui revêt une importance particulière quand il s’agit d’un chant patriotique faisant partie des symboles nationaux, au même titre que les armoiries. Son analyse démontre alors  que Ô Cameroun berceau de nos ancêtres se caractérise par son manque d’engagement nationaliste, son ancrage dans les réalités géographiques et socio-culturelles du Cameroun étant quasiment nul. Pourtant, dit l’auteur, « la version anglaise composée par Bernard Fonlon en 1961 prend en compte la géopolitique de ce pays de l’Afrique centrale. »

Trajectoire

Un bref aperçu biographique indique que Bernard Nsokika Fonlon est né le 24 novembre 1924 à Kumbo région du Nord-ouest Cameroun. Il fait ses études secondaires à Christ-Roi Collège au Nigeria, et rejoint ensuite le Bigard Memorial Séminary avec l’intention d’entrer dans le sacerdoce. Plus tard, il enseigne au Collège St Joseph, à Buea, puis décide d’obtenir une bourse pour l’étranger, d’où il reviendra diplômé des universités d’Irlande, de la Sorbonne et d’Oxford,  spécialisé en littérature. En 1961, il devient secrétaire du premier ministre du Southern Cameroon, puis travaille pour le Président jusqu’en 1964. Fonlon est ensuite élu au Parlement Fédéral, où il reste jusqu’en 1970, et sert dans le cabinet, d’abord en tant que sous-ministre des affaires étrangères, puis ministre des transports, plus tard, des postes et des télécommunications, puis de la santé et de la protection sociale. Il quitte le service public en 1971 pour rejoindre l’Université de Yaoundé, où il enseigne la littérature. Il y occupe plus tard le poste de chef de département de littérature négro-africaine, et publie dans le même temps bon nombre d’ouvrage et des travaux de recherches. Il prend sa retraite en 1984, et quitte définitivement ce monde deux ans plus tard, 26 août 1986 lors d’un voyage au Canada.

La cause anglophone

Bernard Fonlon était surtout un défenseur acharné de la cause anglophone, et ne ratait aucune occasion pour dénoncer la politique d’assimilation qui se mettait en place progressivement depuis la réunification opérée à la Conférence de Foumban du 17 au 21 juillet 1961. Au cours des travaux, il avait eu le privilège d’occuper le stratégique poste de secrétaire de la conférence, ce qui lui permit d’observer bien de pratiques et se forger définitivement une idée. L’auteur Jos-Blaise Alima soutient par exemple que pour Bernard Fonlon, le bilinguisme offrait un moyen d’empêcher l’absorption des valeurs et de la culture du Cameroun Occidental. Il va à cet effet demander dès 1964 un fédéralisme moins centralisé, arguant que  « le peuple du Cameroun Occidental, dans son immense majorité, s’est prononcé pour la réunification et non pour la fédération. »

D’après Louis-Marie Nkoum-Me-Ntseny dans «Dynamique  de  positionnement anglophone et libéralisation politique   au Cameroun: de l’identité a l’identification », dès l’entrée en vigueur de la fédération s’est posé le problème de l’harmonisation  des deux systèmes affirmés, mais dans la réalité tout se passait comme si seuls les anglophones devraient apprendre le français. Il relève alors ce cri de détresse et de frustration identitaire lancé par le Dr. Bernard Fonlon : «  En trois ans de réunification, grâce aux articles 5 et 6 de la constitution fédérale, plusieurs pratiques et institutions sont venues de l’Est dans l’Ouest. Au Cameroun occidental, on conduit sa voiture maintenant à droite, le franc a remplacé la livre sterling comme monnaie courante, l’année scolaire a été alignée sur celle de l’Est et le système métrique scientifique a remplacé les mesures britanniques peu maniables. Mais, en vain, ai-je cherché une seule institution ramenée de l’Ouest dans l’Est. Hors de ses frontières fédérées, l’influence du Cameroun occidental est pratiquement nulle… Le résultat par conséquent, est qu’au Cameroun oriental, l’influence française déjà prédominante, est terriblement consolidée par les camerounais eux-mêmes. Nous serons tous Français dans deux ou trois générations. »

Bernard Folon, on le verra également monter à la tribune et s’exprimer publiquement au congrès national de l’UNC en 1972, critiquant le passage à la République unitaire. Pour lui, il y avait plutôt eu diktat de la République indépendante du Cameroun francophone et non marchandage ou entente, et dans l’un de ses écrits il dit « cette fédération vit le jour grâce à l’union de deux Etats, l’un (la République du Cameroun) déjà doté de souveraineté, l’autre (le Cameroun méridional) jouissant à peine de son autonomie interne. Il ne pouvait y avoir, pour cela, de marchandage entre eux comme entre égaux, et à la table de conférence, le Cameroun méridional ne pouvait parler avec cette autorité, cette dignité dont jouit aujourd’hui même le minuscule Zanzibar. » Mais comme beaucoup d’autres qui n’avaient cessé d’attirer l’attention sur les germes de la destruction que contenaient tous les textes et pratiques autour de la réunification, Bernard Fonlon fut l’un des éclaireurs qui montrait la lune, mais on ne voyait que son doigt.

Roland TSAPI

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