Figure : Augustin Fréderic Kodock, la nationalisation de l’import-export

Il a rêvé d’un Cameroun économique prospère, avec un tissu industriel diversifié. Si les opérateurs économiques ont plus ou moins réalisé son rêve en s’appropriant du commerce extérieur, la politique d’industrialisation à quant à elle buté sur l’absence de vision

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En 1967, un jeune cadre camerounais soutenait à Paris en France, une thèse de doctorat en sciences économiques intitulée Les Problèmes du crédit dans le développement économique du Cameroun. Sans être prophète, il entrevoyait déjà les risques que prendrait le Cameroun, à ne pas structurer son économie pour se développer de manière indépendante, afin d’éviter de se laisser dicter par les institutions internationales. Cette thèse était en complément de ses diplômes déjà obtenus 6 ans plus tôt, et qui lui avaient permis une fois de retour au pays en 1961, d’être l’un des jeunes sur qui le président Ahmadou Ahidjo devait s’appuyer pour mettre sur pied des entreprises de souveraineté. Il s’appelait Augustin Fréderic Kodock. Il est né le 1er mars 1933 à Mom, dans l’arrondissement de Makak, département du Nyon et Kellé. Son parcours scolaire fut atypique, dans un contexte de colonisation suivi de la lutte pour l’indépendance. Mais dans ce tourbillon, il suivit son chemin. En 2015, l’auteur Joseph Wouako Tchaleu a publié aux éditions l’Harmattan à Paris un ouvrage bibliographique sur lui, sous le titre Augustin Frédéric Kodock : l’homme politique camerounais : 1933-2011, qui revient sur la vie de celui qui achevé son parcours sur terre comme Secrétaire général de l’Union des populations du Cameroun.  Cet ouvrage remet en lumière les vraies valeurs de cet homme dont l’image a été quelque peu ternie à la fin de sa vie, du fait de son implication dans la politique, qui a la réputation de ne laisser personne sans tâche. De ces valeurs, on retient celle d’un patriote, qui rêvait de développer l’économie camerounaise au point de ne pas avoir du temps pour peigner ses cheveux, de ses propres aveux.

Nationalisation de l’import

Un extrait de cet ouvrage, repris le 1er juin par le journaliste Tsama Tonton de 237 online, dans un article qui présente Augustin Frédéric Kodock comme le créateur des hommes d’affaires camerounais, nous renseigne qu’en 1961, le jeune Kodock rentre au Cameroun titulaire d’un Diplôme d’études supérieur en Sciences économiques. Le lendemain de son arrivée, il est nommé Directeur adjoint des Affaires Economiques dans l’après-midi, après avoir rencontré dans la matinée le Secrétaire d’Etat au commerce et l’industrie, Mohamed Lamine. Un an après il est nommé directeur du Commerce Extérieur à Douala, avec pour mission d’implémenter la politique gouvernementale dans le domaine du commerce  extérieur. L’homme saisit alors l’occasion pour procéder à ce qui peut être à juste titre appelée la  nationalisation de l’import-export, contrôlée à l’époque par les étrangers exclusivement. Et pour faire face à ces importateurs étrangers, il fallait des moyens financiers que les opérateurs locaux ne pouvaient pas avoir. Leur donner des licences d’importation ne suffisait pas. Et c’est à ce niveau que Kodock fit preuve d’une qualité morale que le Cameroun recherche désespérément à ce jour, l’impartialité et la reconnaissance du mérite. Pour atteindre ses objectifs, il fallait créer des hommes d’affaires, ou plutôt accompagner ceux qui se faisaient déjà remarquer. Il proposa alors au président Ahidjo de signer un décret pour nommer des hommes d’affaires, ce qui devait leur donner droit à des appuis financiers. Ahidjo était réticent au début, mais Kodock insista, en expliquant que le Cameroun était désormais indépendant et ne pouvait continuer à dépendre des étrangers pour tous les produits importés. Il raconte : «  il y avait ce qu’on appelait le CTRE (Comité Technique de Répartition). C’était un comité pour répartir les devises à l’importation. Mais dans la salle, il n’y avait aucun Camerounais. Quand je présidais le comité, il y avait des libanais, des grecs, des hollandais. Il n’y avait aucun Camerounais. Cette situation ne me paraissait pas normale. Nous avons donc essayé de faire un effort pour savoir si dans la communauté d’hommes d’affaires, il ne pouvait pas y avoir des gens pour s’exercer dans l’import-export. Il y avait des gens qui étaient riches, qui avaient les moyens. Ce qu’il fallait, c’est qu’ils soient encadrés pour devenir importateurs. »

Le président Ahidjo se laissa finalement convaincre et signa le décret. Et Kodock relate encore : «  Nous avons sélectionné un certain nombre de Camerounais de tous les côtés. Il y’avait des ressortissants du Nord et de l’Extrême Nord, de l’Ouest…Et cela a fait un bon petit paquet de 15 ou 16 bonshommes qui ont été officiellement accrédités pour bénéficier de la répartition, parce qu’on vous donnait des devises pour que vous importiez des marchandises. Et par la suite, ayant des dotations des devises, on vous donnait l’entrepôt fictif, comme un moyen de vous permettre d’écouler vos marchandises, et de payer les recettes douanières après. On comprend pourquoi c’est le gouvernement qui a fabriqué les hommes d’affaires. Il faut qu’on soit conscient de cela ! » D’après les confidences de l’homme, la répartition se fit en deux vagues à la faveur de deux décrets distincts, et on peut compter parmi les bénéficiaires Kadji Defosso, Monthé Paul, Monthé Luc, Bachirou, Nassirou, Tidjani, Fotso Victor, Tchuisseu Mathieu et autres.

Incorruptible !

Il faut dire qu’étant en charge de cette opération, il était une proie de choix pour la corruption, tant par les importateurs étrangers qui voyaient d’un très mauvais œil l’opération, que par certains nationaux qui se sentaient lésés. Mais Augustin Frédéric Kodock ne se fit pas impressionner par ces billets qu’il distribuait aux hommes d’affaires en espèces, se contentant de son avance de solde qui était à l’époque était de  60 000 F/mois. Sa fibre patriotique avait pris le dessus, il fit preuve d’une rigueur et d’une intégrité irréductible, lit-on dans certains écrits, ne cédant point à la tentation de la corruption, il éconduit gentiment toutes les offres des expatriés corrupteurs. Pour le jeune cadre, « l’avenir du Cameroun se jouait à ce moment, et au regard de ses lourdes responsabilités envers le pays, il ne pouvait pas se permettre de tricher. S’il s’était enrichi de façon illicite, il aurait gravement hypothéqué l’avenir du Cameroun. » Si seulement les gestionnaires des Fonds covid pouvaient s’inspirer des leurs prédécesseurs.

la statue en hommage à AFK

Le défi de l’industrialisation

Un autre récit de Frédéric Kodock dans l’œuvre biographique est révélateur : «  Pour nous à l’époque, être un pays moderne, c’était avoir les usines. Les jeunes garçons qui faisaient le stage dans la Direction des Affaires Economiques peuvent le rappeler, parce que je n’avais pas l’habitude de peigner la tête. Ma tête était toujours mal peignée. Et quand ils me posaient la question : “pourquoi, monsieur le Directeur, vous n’avez pas peigné la tête ?”. Je disais : “Foutez-moi la paix, quand je dors je rêve des cheminées’. C’est ce que je disais. Pour moi, c’était la cheminée qui montrait qu’on faisait le progrès. Il fallait donc créer les usines. »  Frédéric Augustin Kodock est mort le 24 octobre 2011 à Yaoundé. Le 30 juin 2019, une statue en sa mémoire a été inaugurée à Mom gare, son village natal, question de pérenniser la mémoire d’un homme, qui au-delà de toute considération, aura rêvé d’un Cameroun économiquement riche et prospère, moins dépendant des institutions financières internationales.

Roland TSAPI

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