Figure : André Sohaing, « le maire des intellectuels »

Il est l’un des jeunes des années 30 que l’absence d’éducation n’a pas empêché de se faire une place de choix au sein de l’élite économique, et a fini sa vie avec les honneurs d’un homme politique accompli

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La ville de Douala connait ce jour presque la consécration de son statut de pôle économique, avec l’inauguration d’un espace commercial qui peut simplement se résumer comme « un tout en un », Le grand mall. Qui n’aurait peut-être pas vu le jour dans la capitale aujourd’hui économique, si certains hommes d’affaires n’y avaient précédé ceux qui s’affirment aujourd’hui, et surtout balisé le chemin. L’un de ces hommes d’affaires aux affaires multiples, s’appelait André Sohaing, décédé le 23 juillet 2015, et au vu de ses œuvres, son cercueil s’est vu orner de la médaille de grand Chancelier des Ordres nationaux, avant de descendre pour toujours dans les profondeurs le 29 août de la même année.

Le sens des affaires

André Sohaing, qui portait déjà le titre de Fowagap à Bayangam avant sa mort, avait vu le jour à Kassap 82 ans plus tôt, le 21 janvier 1933. De divers écrits et témoignages, il entreprit les études primaires dans le village, mais ne resta pas longtemps sur les bancs. Très jeune, il prit la route de Douala où le sens des affaires l’attire, et entre dans la capitale économique à un âge compris entre 10 et 17 ans selon les sources. D’après le site internet bayangam.com, le jeune homme découvre Douala et le commerce dans les boutiques de Bessengué. Très actifs et habile, il est vite remarqué par les commerçants grecs qui trônent dans les affaires au Cameroun à cette époque. Jean Pierre Warnier le classe dans ce qu’il appelle la « première génération d’entrepreneur bamiléké », qu’il décrit en ces termes : « Celle-ci est constituée des cadets migrants, nés et socialisés au village en contexte inégalitaire. Ils sont allés en ville ou dans les zones de plantation à un âge relativement précoce (entre 10 et 20 ans). Leur bagage scolaire est inexistant ou réduit à quelques années d’enseignement primaire. Rares sont ceux qui possèdent le certificat d’études primaires élémentaires ou qui ont passé quelques années dans le secondaire. Ils ont commencé par occuper des petits métiers de rue (marchands ambulants, laveurs de taxis, porteurs d’eau), tout en menant une existence austère. Ils ont constitué un capital grâce à la participation à une tontine qui leur a fourni soutien moral, conseil en affaires, et moyen de résister à la demande de la parentèle. Autour de la trentaine, ils ont contracté une union avec une femme partageant leurs capacités et leurs aspirations. Dès lors, les revenus de l’épouse pourvoient aux besoins de la maisonnée, et ceux de l’époux sont réinvestis dans l’immobilier de location, le commerce, le transport, etc. »

Focalisé sur des objectifs

A Douala en effet, le jeune Sohaing ne se laisse pas éblouir par les lumières, la mode vestimentaire ne l’impressionne pas non plus, encore moins les distractions du cinéma ou des boites de nuit. Dans les couloirs des marchés, il gagne pourtant suffisamment d’argent dans l’achat et la revente des denrées alimentaires, et logiquement, de détaillant il pense à devenir grossiste, et pourquoi pas fournisseur. Entre 1950 et 1966, il fraie son chemin et devient importateur de ces denrées, tout en nouant des contacts d’affaires à l’extérieur qui lui donnent l’exclusivité sur certains produits vendus au Cameroun et en Afrique centrale. L’envie de diversifier l’amène à regarder du côté de l’immobilier au moment où le pays est en pleine construction, et son premier grand coup est l’acquisition en 1977 de l’hôtel Akwa Palace, de quatre étoiles à l’époque. Cette période de prospérité le place désormais au-dessus des petits métiers, le succès ouvrant les portes et offrant davantage d’opportunités, il ne se prive d’aucune envie d’investir, et fonde des entreprises dans le secteur du commerce, de l’immobilier de l’hôtellerie, de l’agroalimentaire, etc.

En 1981, il était classé neuvième des plus importants hommes d’affaires camerounais, et dirigeait alors la compagnie soudanaise dont le capital social s’élevait à 240 millions, la société Camerounaise de mise en bouteille de vin et de représentation de marque, au capital social de 60 millions, la société de biscuiterie Koupan-Sohaing-Cameroun ainsi que les établissements Nein et Cie., à côté de ses nombreuses affaires dans l’immobilier. En 1988, il a été intronisé compagnon de Beaujolais, nommé commandant du grand conseil de bordeaux, et Chevalier du coteau de champagne, pour avoir été pendant longtemps l’importateur exclusif des vins et spiritueux français au Cameroun. Une enquête du magazine économique Forbes en 2017 estimait la fortune d’André Sohaing à 240 millions de dollars, soit environ 133 milliards 200 millions de francs cfa

Politique

Après la richesse, les honneurs de la politique. André Sohaing n’a pas échappé à la règle. Désormais opérateur économique accompli, père de famille et patron, il peut passer la main et contrôler à distance. La politique lui donne l’occasion de s’affirmer autrement, et l’ouverture démocratique de 1991 lui permet de transformer ses ressources économiques en ressources politiques. En 1992, il est élu député du Wouri au sein du parti au pouvoir, et à la fin de son mandat il choisit cette fois de postuler plutôt pour la mairie de Bayangam, qu’il remporte haut la main, et garde son fauteuil de maire à l’issue des élections de 2002, 2007 et 2013. A ce poste il n’a pas attendu la décentralisation pour offrir un cadre de vie meilleur aux habitants de la commune. La construction d’un télé-centre communautaire, du foyer de la paix de Kassap ou de l’hôtel de ville de Bayangam à hauteur d’un milliard de Fcfa, sont quelques œuvres à mettre à l’actif de celui qui aimait à dire  « je suis fier d’être le maire des intellectuels». Une main tendue qui lui a valu le titre de notabilité de Fowagap, qui veut dire l’homme généreux.  Jean François Bayart disait d’André Sohaing qu’il mobilisait selon les « symboles culturels de l’occident non seulement dans son pays ou envers ses partenaires, mais aussi aux yeux de son terroir » Lors de ses obsèques le 29 août 2015 à Kassap, le message de condoléances du président de la République lu par le préfet du Koung-Khi, Antoinette Zongo Nyambone, était sans équivoque, André Sohaing était « une référence dans le monde des affaires », un monde des affaires comme celui qui peuple le grand Mall

Roland TSAPI

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