Figure : Ambroise Kom et « la malédiction francophone »

Enseignant de littérature nègre, son rêve est de voir l’Africain retrouver sa véritable place dans le rendez-vous du donner et du recevoir  

Certains étudiants des années 80 et 90 de l’université de Yaoundé, la seule au Cameroun à l’époque, qui s’étaient inscrits en faculté des lettres et sciences humaines, plus précisément en lettres modernes françaises, auraient sans doute eu à faire à certains enseignants de littérature négro africaine. Ces derniers étaient en général considérés comme des iconoclastes, car amener des jeunes bacheliers à se détourner de ce qui vient de l’occident et s’intéresser à l’Afrique avec ses richesses culturelles et littéraires, était être un peu fou ou en décalage avec la mode. Ambroise Kom fait partie de ces enseignants-là, qui s’étaient donné pour mission de former les jeunes à croire en eux-mêmes, en l’Afrique.

Né le 15 décembre 1946 à Bayangam dans l’Ouest Cameroun, Ambroise Kom s’est très vite passionné de l’écriture, avec comme modèle Mongo Beti, et s’est par conséquent spécialisé en littérature africaine, principalement francophone. Il est l’auteur d’une thèse de 3e cycle, Le Harlem de Chester Himes, soutenue à l’université de Pau en 1975, puis d’une thèse, George Lamming et le destin des Caraïbes, soutenue à l’université Paris 3 en 1981. Enseignant d’université, les littératures africaines, afro-américaines et des Caraïbes constituent l’essentiel de son programme qu’il dispense depuis bientôt 40 ans dans les temples du savoir, notamment aux États-Unis, au Canada, au Maroc et au Cameroun. Son immense œuvre littéraire a également pour trame de fond la richesse culturelle et économique du continent, qu’il ne cesse de mettre en exergue tout en appelant l’habitant du sol à cesser de se brader lui-même par l’aliénation mentale, et son sol par une soumission humiliante.

Les pays africains ne devraient-ils pas être libres de se connecter à tous les réseaux, à tous les points du monde, pourvu que leurs intérêts qu’ils seront seuls à définir, soient préservés ? A la limite, pourquoi hésiterions-nous à adopter une nouvelle langue de communication, une nouvelle forme de l’État, un nouveau système scolaire si nos intérêts l’exigent.

Œuvres

En 2012, il a publié aux éditions  Présence africaine l’ouvrage intitulé  Le Devoir d’indignation. Éthique et esthétique de la dissidence, un recueil des essais les plus représentatifs publiés pendant une trentaine d’années. Réunir les textes qui ont marqué son activité intellectuelle lui donnait l’occasion de revenir sur la méthode qui a guidé ses recherches et sur la démarche théorique qu’il a adoptée. S’adressant à un public surtout africain, il n’a jamais cessé d’affirmer « l’impérieuse nécessité de déconstruire les enseignements qui nous sont venus d’Occident, mais aussi l’importance de remettre en question les principes éducatifs de notre jeunesse. » L’un de ses livres cultes est publié en 2000 aux éditions CLE à Yaoundé, au titre évocateur : La malédiction francophone : défis culturels et condition postcoloniale en Afrique. Un véritable appel lancé à l’Africain surtout francophone, qui doit se réveiller. L’auteur se demande « comment expliquer qu’un otage qui a pu se soustraire de l’emprise de son ravisseur se retourne pour lui confier son avenir? C’est malheureusement notre sort, quarante ans après les indépendances. L’impasse à laquelle on a abouti avec des ajustements structurels sans fin nous invite à marquer un temps d’arrêt. Non point pour faire ou refaire le procès du colonisateur mais davantage pour nous regarder dans le miroir. Tout indique en effet que le colonisateur ou l’ancien colonisateur a parfaitement réussi ses objectifs puisqu’il avait pris soin de mieux nous « localiser », justement en nous faisant miroiter une amélioration sensible de notre misérable condition sous réserve qu’on adhère à son credo. Il paraît évident que l’intelligentsia africaine qui n’a pas pris soin de bien « localiser » l’autre, ne pouvait par conséquent, se localiser elle-même. Dès lors, comment se localiser et sortir du ghetto ? Mais avons-nous jamais pensé nos intérêts en échange de la place que nous occupons dans l’ambition globale de la France? Que représente pour nous le projet francophone qui, nous le savons désormais, permet à l’ancien pouvoir impérial de poursuivre ses rivalités avec le monde anglophone? Servirons-nous à autre chose que de la simple chair à canon ou de « harki du prestige de la France »? Y a-t-il malédiction en francophonie ? Les pays africains ne devraient-ils pas être libres de se connecter à tous les réseaux, à tous les points du monde, pourvu que leurs intérêts qu’ils seront seuls à définir, soient préservés ? A la limite, pourquoi hésiterions-nous à adopter une nouvelle langue de communication, une nouvelle forme de l’État, un nouveau système scolaire si nos intérêts l’exigent ? La fin du millénaire signifie bilans mais surtout pro/per/spective et enjeux divers. Comment sortir du ghetto francophone? Le débat est ouvert», dit-il.

la diaspora, dans son immense majorité, voulait montrer qu’à défaut d’être la bienvenue auprès des pouvoirs publics pour apporter sa contribution au développement du pays, elle pouvait au moins accompagner la société civile, surtout dans un domaine aussi stratégique que le secteur éducatif.

Université des Montagnes

Pour passer de la théorie au concret, il a pendant quinze ans mobilisé la diaspora nord-américaine et européenne au profit de l’Université des Montagnes (UdM) alors en création en 1990, l’idée étant de «  bâtir à Bangangté une institution d’avant-garde, différente à tous égards des établissements publics ou privés existants, tant au niveau pédagogique, qu’à celui de la gestion des ressources humaines et matérielles. » Dans cette aventure, expliquait-il encore en 2020 dans une tribune, « la diaspora, dans son immense majorité, voulait montrer qu’à défaut d’être la bienvenue auprès des pouvoirs publics pour apporter sa contribution au développement du pays, elle pouvait au moins accompagner la société civile, surtout dans un domaine aussi stratégique que le secteur éducatif. » Il a ainsi mis toute son énergie à la création de cette institution, mais en 2015, il a quitté le navire à la suite des malentendus qui lui auraient permis au moins «  de comprendre que le chemin de rapprochement entre le Cameroun et sa diaspora est parsemé d’embûches. Un énorme travail de rééducation interculturelle est nécessaire pour une communication sereine entre les deux parties. » De tout ce qui a été dit et écrit sur cette affaire de l’Université des Montagne dans laquelle il était opposé à feu Lazare Kaptué, il donnera sa part de vérité en 2017 dans le livre intitulé Université des Montagnes. Pour solde de tout compte. Selon un analyste, Ambroise Kom explique dans ce livre la crise des valeurs qui a secoué cette institution, par la thèse de la triple malédiction nègre, francophone et bamiléké. Mais au cours des journées de commémoration de l’héritage allemand en Afrique du 9 au 16 novembre 2019 à Yaoundé, il demandait encore aux africains de se construire une identité, car « L’identité est une donnée qui se construit tous les jours, la diversité culturelle de l’Afrique doit être considérée comme une richesse et non comme un inconvénient ».

Roland TSAPI 

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