Figure : Amadou Ali, le justicier du gouvernement

L’un des membres du gouvernement surnommés « monsieur propre », il a eu la lourde responsabilité de mettre ses collègues à mal dans la lutte contre la corruption. Dans ce cadre, il a eu le courage de confier l’enquête sur la fortune des personnalités publiques à un cabinet privé pour contourner les éventuelles influences sur les organismes gouvernementaux comme la Conac ou l’Anif, à qui revenait cette mission.

Il fait partie des personnalités de la république du Cameroun qui auront payé un lourd tribut suite à l’insécurité installée dans la partie septentrionale du pays par la secte Boko Haram. Le 24 juillet 2014 en effet, sa femme est enlevée et faite otage avec 26 autres personnes, et ne sera libérée que le 11 octobre de la même année, soit trois mois après. Son statut de ministre n’aurait pas influencé les ravisseurs, si oui en jouant contre lui du moment où il était à ce titre considéré comme un client important pour les ravisseurs, pour ce qui est de la consistance de la rançon à payer. Il s’appelle Ahmadou Ali, né en 1943 à Kolofata, une commune située à la frontière avec le Nigéria dans la région de l’Extrême Nord, département du Mayo-Sava. La rubrique « études » de sa biographie indique qu’Amadou Ali est diplômé de l’École nationale d’administration et de magistrature (ENAM) de Yaoundé, et a également suivi un cycle international d’administration à l’Institut international d’administration publique de Paris. Pour sa carrière professionnelle, il est à 28 ans Premier adjoint préfectoral de Ngaoundéré de 1971 à 1972, directeur de l’Organisation du Territoire au ministère de l’Administration territoriale de 1972 à 1974, secrétaire général du ministère de la Fonction publique de 1974 à 1982, délégué général au Tourisme de 1982 à 1983, délégué général à la Gendarmerie nationale de 1983 à 1985, et secrétaire d’État à la Défense chargé de la Gendarmerie nationale de 1985 à 1996. Année quand il est nommé secrétaire général de la présidence de la République avec rang et prérogatives de ministre, cumulativement avec ses fonctions de Secrétaire d’État à la Défense. Un an plus tard, il est fait ministre d’État délégué à la présidence chargé de la Défense de 1997 à 2001 puis ministre d’État, chargé de la Justice, garde des Sceaux en 2001. Le 8 décembre 2004, il est nommé Vice-Premier ministre, tout en restant ministre de la Justice, garde des Sceaux, et ce jusqu’en 2011 quand il devient ministre chargé des Relations avec les Assemblées, sa dernière fonction au gouvernement qu’il a servi sans discontinuer depuis l’âge de 28 ans.

Dans deux lettres de mission confidentielles signées de sa main en date du 16 septembre 2007, Ahmadou Ali avait confié à un « expert en intelligence économique » camerounais, Francis Dooh Collins, le soin de mener des enquêtes sur la fortune cachée de ses compatriotes – voire de ses collègues du gouvernement.

Opération épervier

Sa période de passage au gouvernement la plus importante, ou la plus redoutée est son séjour au ministère de la Justice, où il a passé 10 ans, 7 mois et 17 jours. Qu’il ait été acteur direct ou pas dans la bataille judiciaire avec le Nigéria pour la reconquête de la presqu’île de Bakassi, l’histoire retient que c’est sous le magistère d’Amadou Ali que le collectif des avocats camerounais, a eu raison de leurs confrères nigérians à la Cour internationale de justice, et que le Cameroun a repris sa souveraineté sur cette enclave pétrolière, qui lui a été officiellement rétrocédé le 14 août 2008, rétrocession paraphée par le ministre nigérian de la Justice Michael Aondoakaa et son homologue camerounais Maurice Kamto, à l’époque ministre délégué auprès d’Amadou Ali. De même, c’est sous ce fils de Kolofata que la réforme judiciaire dans le sens de l’amélioration des droits de l’homme a été faite, avec l’entrée en vigueur du nouveau code de procédure pénal, qui bien appliquée, devrait rendre la justice plus humaine. Amadou Ali est toujours ministre de la Justice, au moment où la lutte contre la corruption est au centre des préoccupations gouvernementales. Paul Biya lui-même se montrait publiquement excédé, et disait en 2007 que « ceux qui croient que c’est une mode se trompent [], il ne faut pas croire que cette lutte s’arrêtera à quelques exemples emblématiques. Nous continuerons à traquer la corruption là où elle se trouve et à la sanctionner comme elle le mérite. » Il avait alors donné carte blanche à Amadou Ali, pour traquer jusqu’à leurs derniers retranchements les prévaricateurs de la république. Début 2008, l’actualité est dominée par ce qui est alors appelée « la liste d’Ali », dont la publication avait semé une panique sourde au sein du régime. Dans deux lettres de mission confidentielles signées de sa main en date du 16 septembre 2007, Ahmadou Ali avait confié à un « expert en intelligence économique » camerounais, Francis Dooh Collins, le soin de mener des enquêtes sur la fortune cachée de ses compatriotes – voire de ses collègues du gouvernement. A ces lettres de mission étaient jointes une liste d’une soixantaine de personnalités en deux versions, anglais et français, rendues publiques en janvier 2008 par les quotidiens Le Messager et La Nouvelle Expression. L’affaire fut d’ailleurs reprise par Jeune Afrique dans son édition du 25 février 2008 à travers un article intitulé « Ali et les soixante voleurs », sous la plume de François Soudan avec Georges Dougueli. Figuraient dans cette liste des banquiers, des directeurs généraux, douze anciens ministres, deux conseillers à la présidence, six ministres en exercice (dont ceux de la Défense, de l’Administration territoriale et le secrétaire général de la présidence, le patron de la Sûreté nationale et même le président de l’Assemblée nationale. Tous « suspectés de détournement, de corruption et de blanchiment » au détriment de l’État camerounais. Interrogé sur l’authenticité du document, Amadou Ali avait alors répondu au magazine panafricain « Je ne peux pas vous répondre, ni vous éclairer sur ce point…Ceux qui ont diffusé cette liste savent pourquoi ils l’ont fait…Moi, quand je poursuis quelqu’un, je le fais réellement, à visage découvert : les cas sont connus ; tant que le chef de l’État m’accordera sa confiance, je continuerai mon travail jusqu’au bout. » Son initiative ne faisait pas que des contents, bien au contraire, il ne manqua pas de faire l’objet d’une cabale souterraine. Et François Soudan d’ajouter « En privé, des ministres se précipitent chez Paul Biya pour offrir leur démission afin de pouvoir se défendre. Au sein du gouvernement, beaucoup des collègues d’Amadou Ali le fuient. Rares sont ceux qui, en chuchotant, l’encouragent – inutile de préciser que ceux-là ne figurent pas sur ladite liste. » Que sont devenues ces enquêtes, l’ennemi intérieur aurait-il réussi à les noyer, où poursuivent-elles encore leurs cours ? Amadou ne connaîtra pas de toute façon l’issue, lui qui repose désormais éternellement, décédé le 28 septembre 2022, à l’âge de 79 ans.

Roland TSAPI

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