Figure : Alexandre Biyidi, mission…pas terminée

Il a été l’un des écrivains engagés dans la lutte contre la colonisation et le néocolonialisme. Persécuté par les pouvoir successifs, il mourra en laissant derrière lui une œuvre littéraire immense, dont la problématique soulevée est plus que d’actualité aujourd’hui

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« Main basse sur le Cameroun », c’est l’un des ouvrages cultes de la littérature camerounaise engagée, sortie à une époque où l’on n’osait pas critiquer le régime sans avoir fait son testament. Publié en 1972 par les Éditions François Maspero,le livre  était un réquisitoire contre des actes  du président Ahmadou Ahidjo,  qui gérait le Cameroun par la grâce du néocolonialisme français. Il revenait surtout sur la traque des nationalistes de l’Union des populations du Cameroun en dénonçant les méthodes utilisées, notamment la diffamation, la manipulation, les pièges, les accusations fantaisistes, arrestations arbitraires, les jugements à la hâte, conclus par des exécutions sommaires. Le but de l’ouvrage, celui de dénoncer fut largement atteint, semble-t-il, puisque le livre fut interdit, saisi, l’éditeur poursuivi, et l’auteur l’objet de multiples pressions et menaces. Sa réédition, en 1977, dans une version revue, était encore d’une actualité brûlante à l’heure de l’intervention française au Zaïre. L’auteur montrait en effet que les anciennes colonies d’Afrique occidentale française et d’Afrique équatoriale française, formellement indépendantes depuis les années 1960, n’en sont pas moins restées étroitement contrôlées par la France.

L’écriture comme arme

L’auteur de ce livre, c’est Mongo Beti, de son vrai nom Alexandre Biyidi Awala, né à Akometam, dans le département du Nyong et So’o, région du Centre le 30 juin 1932. Après des études primaires à l’école missionnaire de Mbalmayo, il entre en 1945 au lycée Leclerc à Yaoundé. Bachelier en 1951, il s’installe en France pour y poursuivre des études supérieures de Lettres à Aix-en-Provence, puis à la Sorbonne à Paris. Mais il est resté nationaliste dans l’âme, et pour son combat, il utilise l’arme qu’il maitrise le mieux, l’écriture. Il commence sa carrière littéraire avec la nouvelle Sans haine et sans amour, publiée dans la revue Présence Africaine, dirigée par Alioune Diop, en 1953. Un premier roman Ville cruelle, est publié en 1954 aux éditions Présence Africaine. Dans ce premier roman sorti sous le pseudonyme d’Eza Boto, le lecteur découvrira les drames d’une Afrique dominée, où les humbles, les simples, les paysans sont face aux différents types d’exploiteurs du monde politique, économique et religieux. Les élèves du secondaire des années 80 se rappellent encore Tanga Nord et Tanga sud, deux versants d’une même ville décrite dans ce roman, ils voient sous leurs yeux aujourd’hui Bastos et Obili à Yaoundé, ou Bonanjo et Mabanda à Douala, la ville est plus que cruelle aujourd’hui en effet. Ils se rappellent l’histoire de Banda allé en ville vendre son cacao, et qui s’entend dire « mauvais cacao, au feu », alors qu’on l’attend au village avec l’argent pour la dot de sa fiancée. L’image du paysan martyrisé et dévalorisé, qui reflète encore aujourd’hui l’image de l’Africain renié avec ses médicaments contre le corona virus, ils disent encore aujourd’hui « ce médicament n’a pas été testé scientifiquement ». Alexandre Biyidi l’avait vu et dit il y a 66 ans.

Et il ne s’était pas arrêté là. 1956 la parution du roman le pauvre Christ de Bomba fait scandale par la description satirique qui est faite du monde missionnaire et colonial. Parait ensuite Mission terminée, en 1957, qui obtint le Prix Sainte-Beuve en 1958, ouvrage qualifié de «  roman africain qui n’a pas d’arrière-pensée politique, où éclate la joie de vivre, et qui révèle d’une façon étonnante le talent original d’un jeune écrivain noir. » Le Roi miraculé est publié en 1958 et un an plus tard il est nommé professeur certifié au lycée Henri Avril à Lamballe. Il passe l’Agrégation de Lettres classiques en 1966 et est recruté au lycée Corneille de Rouen où il « enseigne le français aux Français » de cette date jusqu’en 1994.

Combat pour l’indépendance véritable

Comme indiqué au début, il était revenu à l’écriture en 1972, avec  Main basse sur le Cameroun, autopsie d’une décolonisation, qui est censuré à sa parution par un arrêté du ministre de l’Intérieur français, Raymond Marcellin, sur la demande, relayée par Jacques Foccart, du gouvernement camerounais, représenté à Paris par l’ambassadeur Ferdinand Oyono. Mais il n’en a cure. Deux autres romans sont publiés en 1974, Perpétue et Remember Ruben. Après une longue procédure judiciaire, Mongo Beti et son éditeur François Maspero obtiennent en 1976 l’annulation de l’arrêté d’interdiction de Main basse sur le Cameroun. Avec son épouse Odile Tobner, il lance en 1978,  la revue bimestrielle Peuples Noirs Peuples africains, qu’il fait paraître jusqu’en 1991, année à laquelle il retourne au Cameroun, après 32 années d’exil. Pour perpétuer la littérature qui est restée pour lui une arme redoutable, il fonde en 1994 à Yaoundé la Librairie des Peuples noirs. Au cours des élections législatives et municipales de 1997, il est candidat dans sa localité d’origine, mais sa candidature est rejetée sous prétexte qu’il avait une double nationalité. Le 1er octobre 2001 Il est hospitalisé à Yaoundé pour une insuffisance hépatique et rénale aiguë qui reste sans soin faute de dialyse. Transporté à l’hôpital de Douala le 6 octobre, il y meurt le 7 octobre 2001. 

Toujours engagé, il a publié en 1998 son dernier roman « trop de soleil tue l’amour »; Ce roman qui dépeint avec une plume corrosive et impitoyable un pays en péril qui ressemble étrangement au Cameroun. Il passait ses journées dans sa librairie et lisait tout ce qui lui passait par la main, pour le Cameroun entier, il restait l’un des grands sages qu’on consultait à chaque événement politique ou culturel et à chaque fois, il s’était toujours montré présent. Dans son premier roman Ville cruelle, il disait « « Dans la vie, ce qu’il faut, c’est ne jamais se décourager; il faut toujours lutter; nul ne sait où est fourrée sa chance; un jour, il la découvre par hasard, en fouinant. » Mongo Beti aura été l’un des ambassadeurs du Cameroun dans la littérature mondiale, il restera vivant à travers ses œuvres qui constitueront pour les générations futures des preuves de combativité, et bien qu’ayant été surpris par la mort, il est évident au regard de ce que vit le Cameroun, que contrairement au titre de son roman de 1957, sa mission était loin…d’être terminée

Roland TSAPI

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