Figure : Albert Mukong et la victoire sur l’Etat tortionnaire

Victime de multiples arrestations politiques et de tortures pour ses idées de justices, il a porté sa cause à l’Onu et a eu gain  de cause face à l’Etat

En 2010, après un long procès au niveau international, le gouvernement camerounais avait été contraint de payer à un Camerounais une indemnisation adéquate d’un montant de 100 000 000 FCFA. L’homme avait été arrêté plusieurs fois, incarcéré dans des cellules secrètes et infectes où il subissait des traitements inhumains, juste pour avoir osé contester le régime. Il commettra d’ailleurs au sortir de ces épisodes de sa vie un livre devenu célèbre intitulé « Prisoner without a crime », en français « prisonnier sans crime. » Il était simplement un fervent défenseur de la cause nationaliste en s’opposant au colonialisme, un défenseur des droits de l’Homme et militant de la cause anglophone.

Parcours

Albert Womah MUKONG était né le 23 octobre 1933 à Babanki Tungo, un village du département du Ngoketujia dans la région du Nord-Ouest. Après des études à Ibadan, au Nigeria, il était devenu le secrétaire général de l’un des premiers partis politiques camerounais créés avant l’indépendance, le One Kamerun, dans la partie anglophone du pays. Il avait ensuite participé à la conférence constitutionnelle chargée de donner au pays ses premières institutions, en 1961. Opposé à la réunification des deux Cameroun, il est tout de même copté dans les premiers gouvernements Ahidjo et occupe  brièvement un poste au ministère des affaires étrangères. Mais refusant de se laisser mouler dans le système, ses prises de positions restent critiques contre le régime, ce qui lui vaut ses premiers emprisonnements. Il s’exile alors au Ghana en compagnie de Ndeh Ntumazah, où il sera encore arrêté et détenu pendant quatorze mois. Entre-temps il prend ses distances avec le parti One Kamerun qui s’est rapproché de l’Union des populations du Cameroun. Revenu au pays, il est de nouveau arrêté en 1970 et détenu à la Brigade mixte mobile où il côtoie Ernest Ouandié, et l’évêque monseigneur Albert Ndongmo, tous deux arrêtés pour des activités de l’Upc. De la Bmm il est transféré dans le camp de Mantoum duquel il sort en 1976. Traqué de toute part, subissant des intimidations régulières et pressantes, il ne désarme pas dans son combat contre le régime en place qui pour lui est un prolongement du colonialisme. Il marque sa détermination en publiant en 1984 le livre Prisoner without a Crime, qui retrace les pires conditions de sa détention sous le régime d’Ahidjo. Le livre est interdit au Cameroun, même comme Ahidjo n’est plus. En fait, ce n’était pas l’homme Ahidjo qu’il dénonçait dans son ouvrage, mais le système, qui était resté en place et lui survivait. Convaincu dans un premier temps que le combat contre le système se mènera de l’intérieur, croyant au discours du renouveau dont la bible est le projet de société contenu dans « Pour le libéralisme communautaire », il intègre le parti rénové le Rassemblement démocratique du peuple camerounais, du président Paul Biya

Traqué de toute part, subissant des intimidations régulières et pressantes, il ne désarme pas dans son combat contre le régime en place qui pour lui est un prolongement du colonialisme. Il marque sa détermination en publiant en 1984 le livre Prisoner without a Crime, qui retrace les pires conditions de sa détention sous le régime d’Ahidjo. Le livre est interdit au Cameroun, même comme Ahidjo n’est plus

Rupture  

Mais au sein du parti unique réformé, il se rendra compte très vite que c’est le même animal qui avait changé de peau. Dans une démarche avec l’ancien bâtonnier Gorji Dinka, il tente en vain de faire bouger les lignes de l’intérieur du parti, avec des publications comme : « The Problems of the New Deal », « Open Letter to the First New Deal Congress of the CNU », ou « What Is to Be Done ». Peine perdue. Rongé de l’intérieur par l’amour de la justice et l’envie du changement, il s’éloigne une fois de plus du parti, et en 1989, il fait partie du groupe des « pères fondateurs » du Social Democratic Front (SDF), qui allait devenir le premier parti d’opposition camerounais. Ici encore il n’est pas convaincu, quitte une fois de plus et fonde avec d’autres défenseurs de la cause anglophone le Southern Cameroon National Council (SCNC) dont il devient le conseiller. Cette formation revendique le droit à l’autodétermination de la population anglophone du pays, qui s’estime marginalisée par le pouvoir francophone. En avril 1992 il  participe à l’organisation de la première conférence nationale du Cameroon Anglophone Movement, dont il est secrétaire général, puis à la All Anglophone Conference de Buéa, toujours à la recherche des solutions à un problème qui pour lui avait ses racines depuis 1961, année de la réunification.

Il rigolait toujours avec cette phrase : « Avec le combat que je mène, ma maison c’est la prisonL’exception c’est lorsque je dors à la maison ». L’Etat peut-il en être fier, quand ses fils épris de justice arrivent à mourir, avec pareille conviction !!!!

« Prisonnier sans crime” , le titre de son livre, était devenu le surnom d’Albert Mukong, et il le portait bien, le revendiquait et le défendait avec autant d’énergie. C’est avec cette énergie qu’il continuait la bataille judiciaire contre l’Etat du Cameroun devant le Comité des droits de l’homme des Nations Unis. En plus du livre qui visait d’abord le régime sous Ahidjo, il avait introduit une plainte contre le régime du renouveau. En 1988 en effet, il avait été arrêté pour une énième fois, après avoir accordé une interview à la British Broadcasting Corporation BBC, dans laquelle il critiquait le gouvernement du renouveau. Il expliqua devant le Comité qu’il avait été gardé dans une cellule réduite sans toilettes pendant des jours, sans nourriture jusqu’à ce que sa famille puisse le localiser. Libéré en mai 1989, il est encore arrêté en 1990 après avoir participé à une réunion de réflexion sur le multipartisme, et durant la détention il fut encore soumis à la torture physique et morale, menacé de mort, accusé d’intoxication de l’opinion nationale et internationale et traduit devant le tribunal militaire. Toutes les procédures en habeas corpus avaient été rejetées. Devant le Comité, tous les éléments de défense présentés par l’Etat du Cameroun n’avaient pas convaincu, le Comité avait rappelé que la sauvegarde de l’unité nationale ne pouvait pas justifier des arrestations arbitraires et des traitements inhumains, et condamna l’Etat du Cameroun à verser au plaignant une indemnité, dont le montant fut négocié à 100 millions de franc cfa. Albert Mukong investit cet argent dans la création d’une organisation non gouvernementale, le Human Rights Defence Group, dont la vocation est de défendre les droits de l’homme et militer pour une société de justice. C’est cette œuvre qu’il a laissé pour continuer son combat, quand il tire sa révérence à Bamenda dans la nuit de lundi à mardi 13 juillet 2004, à l’âge de 71 ans. Il rigolait toujours avec cette phrase : « Avec le combat que je mène, ma maison c’est la prisonL’exception c’est lorsque je dors à la maison ». L’Etat peut-il en être fier, quand ses fils épris de justice arrivent à mourir, avec pareille conviction !!!!

Roland TSAPI

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