Figure : Ahmadou Hayatou, homme de l’ombre des pouvoirs

Il est l’une des figures discrètes qui a fortement influencé les hommes politiques du régime, jouant de son entregent pour sauver les meubles et maintenir la cohésion Nord Sud après la démission d’Ahmadou Ahidjo

Les hommes de l’ombre. En politique il existe cette catégorie de personnes invisibles, mais dont l’influence sur les dirigeants est indéniable. Ces derniers les consultent pour prendre des grandes décisions, et leur place prépondérante tient généralement du fait d’une longue amitié ou de la reconnaissance de l’apport dans la trajectoire qui a hissé le leader au sommet. Ils sont innombrables au Cameroun des hommes de cette trempe, qui ont évolué dans l’ombre des présidents  successifs Ahmadou Ahidjo et Paul Biya. Adamou Hayatou est de ceux-là, avec l’avantage qu’en 1982, il a été le témoin direct des tractations qui ont eu lieu dans les couloirs du Palais le 4 novembre, et qui ont abouti à l’annonce de la démission d’Amadou Ahidjo dans la soirée.

Ahmadou Hayatou s’était retrouvé dans le cercle fermé du pourvoir par la force de la nature, étant issu de la lignée des Hayatou, né à Garoua le 28 mars 1930, fils du Chef Supérieur de Garoua le Lamido Hayatou qui a régné de 1921 à 1955. Elève à l’école principale de Garoua, il obtient son certificat d’études primaire et élémentaire en 1945 à l’âge de 15 ans. Il intègre par la suite le collège de Bongor au Tchad voisin, sans doute plus proche, puisqu’à l’époque l’Ecole Supérieure Primaire de Yaoundé avait le même acabit sur le plan éducatif. Il fit ses classes avec d’autres futures personnalités de la république comme Vroumsia Tchinaye, Alioum Ndiaye, Bouba Ismaila, Sadou Daoudou, Mamoudou Haman Dicko et Abdoulaye Maikano. En 1950, de retour du Tchad, il part pour la  France où il poursuit ses études au Lycée Roosevelt de Reims, sanctionnées par un Baccalauréat C, qui lui ouvre les portes  des études supérieures qu’il achèvera avec un  diplôme en Comptabilité. Il a 27 ans en 1957, quand il entame sa carrière professionnelle à Bobo Diolasso en Haute Volta actuel Burkina Faso pour le compte de la société R.W. KING, laquelle le mutera à Maroua et deux ans plus tard et il mettra le cap sur Yaoundé en 1959. Ses origines familiales le prédisposent plus à une carrière administrative, qui le rapprochera des cercles du pouvoir. Dès son arrivée à Yaoundé il est tour à tour directeur de Cabinet du ministre de l’Elevage et directeur de Cabinet du ministre de l’Education nationale, ce jusqu’en 1961. Dès 1962 il est secrétaire général adjoint de l’Assemblée Législative du Cameroun Oriental (Alcamor),  et deviendra plus tard secrétaire Général adjoint de la première Assemblée nationale en 1972. Deux ans plus tard, il est promu secrétaire général de l’Assemblée nationale, poste qu’il occupe pendant 14 ans jusqu’ à sa retraite en 1988, cumulant ainsi 26 ans au secrétariat de l’Assemblée nationale comme adjoint et titulaire successivement. Un an avant sa retraite, il est élu maire de Garoua le 27 octobre 1987. Pendant 6 ans que dure son mandat, il laissera derrière lui une ville en pleine essor, et en reconnaissance de ses œuvres le Conseil municipal décidera de baptiser le stade municipal de Garoua en son nom après son décès le 18 novembre 1993, à l’âge de 63 ans.

Nous lui avons ensuite expliqué que ce n’était pas le moment, ni sur le plan politique, ni sur le plan économique, ni sur le plan social, ni sur le plan international. Il nous a dit « vous êtes là, vous allez continuer. 

Témoin de l’histoire

Ahmadou Hayatou était surtout un témoin de l’histoire du Cameroun, du moins dans les cercles politiques les plus fermées. Il ne pouvait d’ailleurs en être autrement, lui qui aura été la cheville ouvrière de la chambre des députés au moment où les tractations étaient au plus fort. Et quand le destin du Cameroun basculait le 4 novembre 1982, il était au cœur des évènements. Faute d’avoir écrit l’histoire qu’il a vécu ce jour-là,  il l’a confiée oralement à ses enfants ce même soir en rentrant à chez lui, et l’un d’eux, qui avait 17 ans à l’époque, relate presque mot pour mot : « Depuis 11h, nous étions au palais, le président Ahidjo nous avait convoqués. Il nous a dit qu’il voulait démissionner. Nous lui avons demandé les raisons, il nous a dit qu’il ne se sentait pas bien et qu’il arrêtait de travailler. En premier nous lui avons proposé de déléguer sa signature, et d’aller se faire soigner, pour revenir plus tard récupérer sa fonction. Il nous a répondu que ce n’est pas sa conception du pouvoir, que le pouvoir on l’assume à 100% ou on ne l’assume pas. Nous lui avons ensuite expliqué que ce n’était pas le moment, ni sur le plan politique, ni sur le plan économique, ni sur le plan social, ni sur le plan international. Il nous a dit « vous êtes là, vous allez continuer. » C’est après cette deuxième réflexion que quelqu’un dans la salle lui a posé la question de savoir à qui il voulait céder le pouvoir, il a répondu que la Constitution est claire, le Premier ministre succède en cas de vacance. Tout le monde s’est regardé, on a compris que c’est Paul Biya qui allait prendre le pouvoir. Paul Biya lui-même était dans la salle. Les gens ont commencé à parler dans tous les sens. Les plus polis disaient que ce n’était pas le moment, d’autres qui avaient une dent contre le Premier ministre, disaient que Paul Biya n’était pas la bonne personne. Un des piliers de la province du Centre Sud a carrément dit que ça ce n’est pas pour nous, ne nous donne pas ça, on ne sait pas gérer. Mais il est resté ferme, rappelant toujours la Constitution. »

Le fils d’Ahmadou Hayatou qui raconte l’histoire vécu par son père, indique que ce soir du 4 novembre 1982, il est 19h 20 minutes quand il leur fait le film de la journée au Palais. Ils y avait passé toute la journée pour essayer de dissuader Ahidjo, mais en vain. Et surtout le président  avait refusé de recevoir le Sultan des Bamoun Njimuluh Njoya, sachant qu’il ne pouvait pas lui tenir tête s’il lui demandait de ne pas démissionner. Les participants à la réunion étaient finalement rentrés chacun chez lui, sachant que Ahidjo allait démissionner, mais ignorant quand.  Le fils raconte : « quand à 20h le générique tourne en boucle, on s’inquiète. Jusqu’à 20H 20, quand le journaliste annonce : un seul titre au journal, le président de la république s’adresse à la nation, on a compris que c’est aujourd’hui. Mon père pris son mouchoir, tamponna l’œil gauche, puis l’œil droite et le remis dans la poche, quand le président parlait. On avait compris que quelque chose avait tourné »

Ahmadou Hayatou quant à lui, avait également su tourner et se mettre dans le sens du vent. Il poursuivi sa carrière au secrétariat de l’Assemblée nationale, s’étant construit une personnalité qui avait fait de lui l’une des personne que le président Biya se déplaçait pour rencontrer à domicile pour des conseils. Le tsunami qui balaya l’élite du Nord à la suite du coup d’état d’avril 1984 l’évita. Il avait su jouer la partition pour concilier les deux présidents au plus forts de leur conflit de leadership, y mettant du sien pour sauver ce qui pouvait l’être, surtout qu’il était dans la salle au moment où le premier faisait confiance au second. Jusqu’au bout il a su jouer son rôle de l’homme… de l’ombre.

Roland TSAPI

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