Figure : Agustin Ngom Jua, la résistance à l’assimilation

Il a porté la lourde responsabilité de diriger comme Premier ministre le Cameroun occidental au moment de la réunification, ce qui demandait une personnalité forte pour résister aux velléités d’assimilation par le Cameroun oriental. Il avertit des dangers d’un tel dessein, sans être écouté  

écouter l’éditorial

Dans le processus de réunification du Cameroun en 1961, les accords entre les parties qui ont donné lieu à la Constitution fédérale prévoyaient que le président de la République fédérale serait originaire du Cameroun oriental, et le poste revenait naturellement à Ahmadou Ahidjo, celui de vice-président prévu devait être occupé par un originaire du Cameroun occidental. Les Etats fédérés devaient également avoir à leurs têtes un premier ministre, responsable du développement opérationnel en tenant compte des spécificités locales et de l’orientation politique du gouvernement fédéral. Le 12 mai 1965, un ancien instituteur, Augustine Ngom Jua devient Premier Ministre Chef du Gouvernement de l’État Fédéré du Cameroun Occidental, occupant un poste laissé vacant par  John Ngu Foncha, devenu Vice-Président de la République Fédérale du Cameroun, à l’issue des premières élections du Cameroun unifié.  Pendant 3 ans, le destin du Cameroun anglais était donc entre les mains de Ngom Jua, qui est finalement apparu comme celui qui aura résisté à l’assimilation de cette partie du territoire par le Cameroun francophone dès les premiers jours de la réunification.

L’enfant Augustine Ngom Jua est né le 24 novembre 1924 à Bélo dans le Département de Boyo, dans un contexte où le pays était encore divisé et administré côté Ouest par la Grande Bretagne et côté Est par la France. La partie administrée par la Grande Bretagne était intégrée au Nigéria, et comme beaucoup des ressortissants de cette partie du pays, Augustin Ngom Jua fut élevé comme un enfant nigérian. Il s’intéresse assez tôt à la politique et surtout avec une idéologie orienté vers la justice sociale très poussée, doublée d’une envie forte de l’affirmation de soi. C’est pour cela qu’après avoir adhéré au Kamerun National Congress  parti politique crée par E. Lifafa Endeley, il démissionne quand ce dernier affiche ses ambitions pour le rattachement au Nigeria, et rejoint le  Kamerun National Democratic Party qu’il fonde avec John Ngu Foncha et Salomon Tandeng Muna en 1955. Un an plus tôt, il siégeait déjà comme représentant des chefs traditionnels au Southern Cameroons House of Assembly. Le 15 mars 1957, il est élu dans cette assemblée comme Représentant de la région de Wum-Est. Avec ses nouveaux camarades du parti comme Muna et Foncha, il travaille pour la prochaine réunification des deux cameroun, objectif atteint le 1er octobre 1961. Deux semaines plus tard, le 20 octobre 1961, il est  nommé par Ahmadou Ahidjo au poste de Ministre Adjoint de la Santé Publique dans le premier gouvernement de la République Fédérale du Cameroun. Une façon de la contenir peut-être au vu de ses positions trop attachées à l’identité culturelle du Cameroun occidental, où il est d’ailleurs élu député à l’Assemblée Législative le 30 décembre 1961. Deux semaines plus tard le 13 janvier 1962, Ahidjo se sépare de lui et il rentre occuper le poste de Secrétaire d’État aux Finances dans le Gouvernement de l’État Fédéré du Cameroun Occidental. En tant que vice-président du Kndp que dirigeait Foncha, il gravi naturellement l’échelon pour devenir Premier ministre quand le poste est libéré par Foncha désormais deuxième personnalité de la république fédérale du Cameroun.

Reconstruire l’unité socio-politique du Cameroun Occidental

Pendant les trois années passées comme premier ministre du Cameroun Occidental, Augustin Ngom Jua s’est révélé être une forte tête et surtout un homme d’Etat. Il a réussi à résoudre la crise entre le KNDP et le CPNC en établissant un gouvernement de coalition fort entre le KNDP au pouvoir et l’opposition CPNC. Pour concrétiser l’alliance, il nommé des militants de ce parti de l’opposition  dans le gouvernement KNDP, ce qui permis aux politiciens de l’opposition de participer à l’édification de la nation. Par exemple. N.N. Mbile fut nommé secrétaire d’État aux travaux et aux transports, S.N. Tamfu secrétaire d’État à l’économie et à la planification et Endeley est devenu président de la Chambre d’assemblée du Cameroun occidental. Cette décision permis de réconcilier et réunir la classe politique du Cameroun occidental divisée à l’issue du plébiscite de février 1961 et de la Conférence de Foumban de juillet 1961. Sur le plan social, Ngom Jua géra avec succès le conflit Bakossi / Bamileke à Tombel entre 1966 et 1967, qui d’après lui était une tentative de l’UPC d’implanter une de ses bases arrières dans le Cameroun occidental. Il rendit aussi les systèmes judiciaires et juridiques du Cameroun occidental largement indépendants de l’action et de l’influence du Cameroun, de sorte que tout le monde était égal devant la loi et que les citoyens, quel que soit l’importance de leur statut dans la société, étaient traînés devant les tribunaux et poursuivis conformément à la loi. En tant que premier ministre, Ngom Jua défendit fermement l’autonomie de l’État fédéré et protégea avec jalousie les spécificités des systèmes  éducatif et juridique anglo saxon contre l’assimilation du Cameroun oriental. Quand le président Ahidjo envoya l’inspecteur fédéral Jean Claude Ngoh au Cameroun occidental pour s’assurer qu’un certain nombre de politiques définies au niveau central étaient bien mises en exécution, Ngom Jua qui perçu que ce dernier était en mission pour réduire  les pouvoirs du Premier ministre de l’Etat fédéré, s’assura qu’il avait le dernier mot et non l’inspecteur fédéral.

Résister aux tentatives d’assimilation

Il résista également aux efforts d’Ahidjo pour s’immiscer dans la politique et le destin du Cameroun occidental, la même résistance fut opposée à la tentative d’Ahidjo de transférer la plupart des responsabilités et privilèges de l’État du Cameroun occidental au gouvernement fédéral de Yaoundé. Dans l’ensemble, soupçonnant des manœuvres de la République fédérale pour affaiblir les pouvoirs de l’Etat fédéré, il ne mâcha pas ses mots pour répondre au président Ahmadou Ahidjo un jour : « Il faut souligner que la République fédérale du Cameroun est une fédération de deux États aux origines, cultures et traditions différentes; l’arrangement actuel était en fait envisagé comme la solution la plus idéale à la réunification… Tout exercice, par conséquent, qui vise à modifier cet arrangement… modifiera clairement la base sur laquelle repose l’ensemble de la fédération et jettera notre système actuel de gouvernement dans un désarroi complet … Il est également clair que, puisque la nôtre est une république démocratique, une question d’une importance considérable et les conséquences ne peuvent être conçues et exécutées en secret sans la pleine connaissance et l’accord du peuple du Cameroun  occidental par l’intermédiaire de ses représentants accrédités, à savoir, le Gouvernement  du Cameroun occidental. »

La situation sécuritaire que vivent les régions anglophones aujourd’hui n’est pas loin de ce que Ngom Jua prédisait, puisque malgré ces avertissements le processus d’assimilation a été poursuivi. Non sans qu’il ne soit écarté d’une manière ou d’une autre. Le 11 janvier 1968 il est remplacé par Salomon Tandeng Muna au poste de premier ministre du Cameroun occidental. C’est sans lui que le Cameroun devient République unie le 20 mai 1972. Il entre cependant le 18 mai 1973 à l’Assemblée Nationale de la République Unie du Cameroun comme député, et c’est avec ce titre qu’il tire sa révérence le 30 décembre 1977, à 53 ans, officiellement de suite de maladie. Une autre voix qu’on avait écoutée en respectant les engagements dans le processus de réunification, que la crise anglophone aurait été évitée

Roland TSAPI

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code