Figure : Achille Mbembe et la décolonisation de la pensée

L’un des meilleurs intellectuels camerounais obligé de faire valoir ses compétences à l’étranger. L’indépendance totale de l’Afrique reste l’épicentre de ses combats

 « La condition des descendants d’Africains dans le monde est liée de façon systémique au sort du continent lui-même. Ils seront respectés là où ils vivent le jour où l’Afrique sera respectée, c’est-à-dire le jour où elle sera capable elle-même de se prendre en charge et de porter sa voix propre dans le monde, et de proposer au monde une manière d’habiter ce monde qui parle au-delà de notre seul continent »  Celui qui tient ces propos en avril 2021 sur la télévision Tv5 monde, est aujourd’hui présenté comme l’un des théoriciens post indépendance, qui a mis et continue de mettre son énergie intellectuelle au service d’une Afrique appelée à devenir elle-même, et jouir de son statut  de berceau de l’humanité.

Achille Mbembe, puisqu’il s’agit de lui, intellectuel aux multiples casquettes, est plus présenté aujourd’hui comme enseignant et chercheur en sciences  politiques à l’université du Witwatersrand, à Johannesburg, d’où il est régulièrement invité à enseigner et donner des conférences dans les universités à travers le monde. Il est également auteur notamment des ouvrages De la postcolonie en 2000, Sortir de la grande nuit en 2010 et de Critique de la raison nègre en 2013. Sa biographie disponible en ligne indique qu’il est né dans la région du Centre Cameroun en 1957, et passe une bonne partie de son enfance à Malandè, un petit village situé non loin d’Otélé, dans le département de la Mefou et Akono. Il est éduqué à l’internat par les pères dominicains, mais grandit surtout dans une région fief de la lutte nationaliste. Il s’engage d’ailleurs très tôt dans la jeunesse étudiante chrétienne, où il aura la charge du journal « Au large. »  Au collège, il est impliqué dans les grèves, et reste naturellement dans cette logique à l’université de Yaoundé où il entre en 1978, surtout qu’il en apprend tous les jours sur l’histoire du Cameroun dans les livres. Son mémoire de maîtrise d’histoire porte sur les violences qui accompagnèrent le processus de décolonisation du Cameroun. Un thème qu’il fallait être courageux pour proposer à l’époque, puisqu’il indexait directement le régime en place. Il ne le soutiendra jamais, tous les enseignants qui avaient accepté de l’encadrer ayant désisté par la suite. 

Formation

Au sein de la Jeunesse étudiante chrétienne, il menait des campagnes d’alphabétisation des paysans, qui le conduisirent dans le nord du Cameroun notamment dans le village Mokong par Maroua. À la suite de son voyage en Tanzanie en 1980, il entre en contact avec la pensée du « Mwalimu » Julius Nyerere. Dar Es Salam, la capitale de ce pays, était au cours de cette période un centre de bouillonnement intellectuel et de lutte pour la libération du continent. C’est ici que le Comité de l’Organisation de l’unité africaine était basé, et Julius Nyerere pourvoyait argent et soutien logistique à tous les mouvements de libération sur le continent.  L’université de Dar es Salaam est également un grand lieu de la production intellectuelle du marxisme africain, la doctrine de Karl Marx qui prônait une société sans classe. Deux ans après Dar Es Salam, Achille Mbembe se retrouve à Paris où il poursuit les études d’histoire à l’Université de Paris-I (Panthéon-Sorbonne). Il continue parallèlement à produire des articles et des réflexions pour la presse de gauche comme le Monde Diplomatique. Il commence une thèse de doctorat d’État, sous la direction de Catherine Coquery-Vidrovitch, historienne de l’Afrique, qui est la continuation de ses travaux sur le mouvement nationaliste camerounais. Il s’inscrit également à l’Institut d’études politiques de Paris où il travaille sous la direction de Jean Leca. Ayant grandi et vécu au Cameroun, Jean-François Bayart devient son « mentor » parisien, et lui ouvre les pages de sa revue Politique africaine et de son école de pensée dénommée « le politique par le bas en Afrique. » En 1986, grâce à une bourse de la Fondation Ford, le célèbre constructeur automobile, il s’en va au Etats unis. Le professeur Richard Joseph lui facilite le séjour pendant lequel il écrit son livre Afriques indociles tout en enseignant dans plusieurs universités. Il rentre en 1989 à Paris pour soutenir sa thèse de doctorat en histoire et obtient aussi un Dea en science politique de l’Institut d’études politiques de Paris, avant de retourner aux Etats Unis. Il s’installe cette fois dans l’arrondissement de Manhattan à New York où il obtient un poste de professeur assistant à l’université Columbia. Après trois années d’enseignement ici, il passe une année à la Brookings Institution à Washington avant de rejoindre l’université de Pennsylvanie en 1992. Après son expérience américaine, il obtient en juillet 1996 le poste de Secrétariat Exécutif du Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique (Codesria) à Dakar. En janvier 2000 il démissionne et s’installe à Cap-town en Afrique du Sud où il achève d’écrire l’ouvrage De la postcolonie. L’université du Witwatersrand à Johannesbourg demanda alors son concours en vue de l’établissement d’un nouvel Institut de recherche, le Witwatersrand Institute of Social and Economic Research, où il exerce depuis 2001 les fonctions de directeur de recherche.

Pour lui, il y a aujourd’hui double impératif d’une ouverture politique et économique, et surtout il rappelle que l’apathie des intellectuels africains, restés muets et sourds devant la nécessité de réfléchir à un modèle de démocratie sur le continent, peut être un facteur explicatif de la difficulté de ce régime politique à s’enraciner sur le continent. Un appel donc aux universitaires, sur le rôle qui est le leur dans la construction d’une société africaine fière d’elle-même, et surtout décolonisée dans la pensée.

Idéologie

Fervent défenseur de la souveraineté africaine, Achille Mbembe a toujours consacré ses réflexions à la cause du retard du continent, et pointe du doigt la colonisation et sa perpétuation par des chefs d’états marionnettes. En avril 2010, quand certains pays africain célébraient les 50 ans d’indépendance, il s’interrogeait dans l’une de ses tribunes : « Nous voici donc en 2010, cinquante ans après la décolonisation. Y-a-t-il vraiment quoi que ce soit à commémorer ou faut-il au contraire tout reprendre? Restauration autoritaire par-ci, multipartisme administratif par-là, ailleurs maigres avancées au demeurant réversibles et, à peu près partout, niveaux très élevés de violence sociale, voire situations d’enkystement, de conflit larvé ou de guerre ouverte, sur fonds d’une économie d’extraction qui, dans le droit fil de la logique mercantiliste coloniale, continue de faire la part belle à la prédation –voilà, à quelques exceptions près, le paysage d’ensemble. Dans la plupart des cas, les Africains ne sont toujours pas à même de choisir librement leurs dirigeants. Trop de pays sont toujours à la merci de satrapes dont l’unique objectif est de rester au pouvoir à vie. Du coup, la plupart des élections sont truquées. On sacrifie aux aspects procéduraux les plus élémentaires de la concurrence, mais l’on garde le contrôle sur les principaux leviers de la bureaucratie, de l’économie, et surtout de l’armée, de la police et des milices. » Pour lui, il y a aujourd’hui double impératif d’une ouverture politique et économique, et surtout il rappelle que l’apathie des intellectuels africains, restés muets et sourds devant la nécessité de réfléchir à un modèle de démocratie sur le continent, peut être un facteur explicatif de la difficulté de ce régime politique à s’enraciner sur le continent. Un appel donc aux universitaires, sur le rôle qui est le leur dans la construction d’une société africaine fière d’elle-même, et surtout décolonisée dans la pensée.

Roland TSAPI

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