Figure : Abouem A Tchoyi, ce que je sais de la crise anglophone

Cet ancien fonctionnaire de l’administration publique a roulé sa bosse dans les régions aujourd’hui en crise, et connait au détail les problèmes et les solutions, qu’il a essayé à sa manière de faire entendre. Hélas !

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Lors du grand dialogue national organisé au Cameroun du 30 septembre au 4 octobre 2019, la Commission nationale pour la promotion du bilinguisme et du multiculturalisme était présidée par l’un des hauts fonctionnaires camerounais, qui s’est révélé dès le déclenchement de la crise anglophone en octobre 2016, comme une source de connaissances profondes du problème anglophone, et même une force de proposition. Ancien gouverneur des deux régions en crise, David Abouem A Tchoyi, de cette position a sûrement été mis au courant des confidences les plus secrètes sur les frustrations refoulées  qui peuvent être celles des populations du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, et même en mesure d’en faire une différence pour ce qui est des spécificités de chacune de ces régions.

Né le 15 janvier 1944 à Kribi, il faits ses études primaires dans son village natal dès 1950, et les études secondaires au Collège Evangélique de Libamba, de 1957 à 1964. Il poursuit ensuite à l’Université de Yaoundé où il obtient une Licence en Droit en 1967 et entre à l’Ecole Nationale de la Magistrature d’où il sort deux ans plus tard en 1969, avec la qualification d’administrateur civil, complété plus tard par un diplôme de l’Institut International de l’Administration Publique de Paris. Affecté au Ministère de l’Administration Territoriale, il sera Chef du Service de la Coordination, Directeur de l’Organisation du Territoire, et Secrétaire général dès le 31 août 1972 et Inspecteur par la suite. Sa carrière le conduit également au ministère du Plan et de l’Aménagement du Territoire comme Secrétaire général, puis au Premier ministère toujours comme secrétaire général le 17 juillet 1975. Le 8 septembre 1976, il est nommé Gouverneur de la région du Nord-Ouest, avant d’occuper le même poste dans la région du Sud-ouest. Après le changement de régime, il est rappelé à Yaoundé le 4 février 1984, et nommé Secrétaire générale à la Présidence de la République, où il passe 18 mois, avant de se voir confier le 24 août 1985 le portefeuille du ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique, ce jusqu’au 21 novembre 1986.

Administrateur civil principal hors échelle à la retraite. Il a également servi dans le Système des Nations Unies comme Conseiller Technique Principal dans un programme de bonne gouvernance. D’après sa brève biographie présentée lors du grand dialogue national sur la plateforme numérique dédiée, il est aujourd’hui est consultant pour de nombreuses organisations nationales et internationales sur des questions de décentralisation, d’administration publique et de bonne gouvernance. Il a d’après cette même biographie, mené plusieurs actions pour la promotion du bilinguisme qu’il pratique au quotidien : c’est lui qui est, par exemple, à l’origine de la création des Centres Pilotes. Il a également dirigé, pour le Gouvernement Camerounais, une étude sur l’éducation civique et l’intégration nationale, dont le document final est devenu un manuel. Dans le domaine de la production des idées toujours, il a publié en 2012, avec Stephane Claude Bafou, un ouvrage intitulé « 50 ans de réforme de l’état au Cameroun ; stratégies, bilans et perspectives », dans lequel les deux auteurs soutiennent que La réforme, ou plutôt “les” réformes de l’Etat, constituent une œuvre de longue haleine, en posant un regard rétrospectif et prospectif sur les cinquante années d’indépendance.

La question anglophone

David Abouem A Tchoyi est un ancien fonctionnaire qui parle avec autorité de la crise anglophone, pour non seulement avoir été gouverneur dans ces deux région, mais surtout pour avoir fait partie d’une commission mise sur pied en son temps par l’ancien président Ahmadou Ahidjo pour diagnostiquer le problème anglophone et en faire des propositions de solutions. Comme il le dit lui-même, cette commission était présidée par le président Paul Biya, dont le gouvernement a feint d’ignorer le problème à ses débuts. De manière détaché et froide, l’ancien administrateur explique dans un document d’analyse que le problème anglophone a six facettes. 1- La critique de l’Etat centralisé ; 2- Le transfert des centres de décision de Yaoundé, loin des populations et de leurs problèmes ; 3- Le non-respect des engagements relatifs à la prise en compte, de manière équitable, des cultures et traditions institutionnelles, juridiques, administratives…héritées des anciennes puissances administrantes ; 4- Le non-respect des promesses solennelles faites pendant la campagne référendaire ; 5- Le changement du nom de l’Etat : remplacement de « la République Unie du Cameroun » par « la République du Cameroun » ; 6- Le non-respect du bilinguisme dans le secteur public, bien que la Constitution fasse du français et de l’anglais deux langues officielles d’égale valeur. Il conclut son analyse par cet avertissement « 

« Pas d’erreur ! Ne commettons surtout pas l’erreur de prendre de haut ce problème. Nous risquerions d’avoir des réveils amers ; ou alors, ce sont nos enfants et petits-enfants qui en auront. Quand j’ai lu le mot Boko Haram pour la première fois dans un journal, je me trouvais à l’étranger. J’ai alors demandé à un collègue consultant nigérian des informations sur ce groupe. Avec un sourire narquois, il m’a répondu : « tu sais, ce n’est qu’un insignifiant groupuscule de fanatiques illuminés ». Devant les milliers de morts, les centaines de milliers de réfugiés et déplacés, les centaines de milliards de francs utilisés pour combattre cette nébuleuse, ou les souffrances sans nom qu’elle continue d’infliger, personne ne pourrait tenir un tel langage aujourd’hui. Que s’est-il passé ? Boko Haram a trouvé des appuis à l’extérieur. N’attendons pas que des compatriotes mal à l’aise et qui crient leur mal être, en viennent un jour, par désespoir, à rechercher des appuis à l’extérieur. Nous discutons bien avec des criminels, pour libérer des otages ! Discutons avec tous les compatriotes qui en ressentent le besoin, pour libérer le Cameroun des menaces à la paix, à sa stabilité et à sa sécurité. »

Dans une interview accordée à l’hebdomadaire panafricain Jeune Afrique en juillet 2020, il dit: « Le Cameroun a vécu dans un système fédéral pendant plus de dix ans. C’est pour des raisons économiques que, depuis 1972, il est devenu un État unitaire, avant d’être transformé en État unitaire décentralisé. La bonne démarche ne consisterait-elle pas à présenter, sur tous les plans, les points forts et les points faibles de chacun ? C’est à cet effort que devraient s’astreindre les experts, pour en déduire l’option qui comporterait le plus d’avantages et le moins d’inconvénients. C’est sur cette base et sur celle des expériences étrangères que le peuple souverain se déterminerait en toute connaissance de cause. » Le même journal indiquait qu’à Douala, un avocat de la région anglophone parlait de l’ancien gouverneur en ces termes : « C’est l’un des rares francophones à jouir d’un immense respect chez nous, les anglophones, surtout auprès des anciens qui l’ont vu à l’œuvre en tant que gouverneur des provinces du Nord-Ouest et du Sud-Ouest.» Si jamais ce que Abouem A Tchoyi savait et disait était capitalisé, si seulement il était écouté, les régions anglophones ne seraient pas devenues aujourd’hui des terres de barbaries

Roland TSAPI

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