Fêtes : la propreté à la carte

La propreté qui est une valeur et un mode de vie a été reléguée au dernier plan, et l’on y pense qu’à des occasions ponctuelles comme les fêtes de fin d’année. Le reste du temps on se complait dans la saleté qui semble faire partie de l’Adn de  certains quartiers

La période de fin d’année est entrée dans certaines habitudes comme celle de la propreté. Un phénomène qui a plus de sens en Afrique, au Cameroun, dans les villes et surtout dans ce qui peut être appelé quartiers populaires. Là où l’état de propreté est une exception, et la saleté une règle. Là où  les tas d’ordures se discutent l’espace avec les vivres frais en vente étalées au sol, où les facultés olfactives des populations se sont adaptées aux odeurs nauséabondes que ne supporte pas un étranger. Etre sale fait partie du mode de vie, c’est ici que faire un peu de propreté relève d’une activité extra-normale, et c’est pour cela qu’il faut attendre une occasion exceptionnelle comme la période de fin d’année. Pour certains, il s’agit de refaire la peinture dans la maison, renouveler les meubles ou la tapisserie, acheter l’habit de « noël » ou faire la coiffure des fêtes, curer les caniveaux et autres. Objectif premier, montrer un meilleur visage aux éventuels visiteurs, faire le tape-à-l’œil ou le semblant. Dans ces quartiers, on est arrivé à se convaincre que l’on ne peut pas faire autrement, et la plupart du temps la pauvreté est pointée du doigt. Mais à bien y regarder, il ne s’agit dans ces zones d’autre chose que d’une mentalité travaillée à être ainsi, du moment où il y a des gestes de propreté qui ne nécessitent aucun investissement extraordinaire. Il ne faut pas avoir de l’argent dans sa poche pour ne pas jeter les ordures dans les caniveaux, pour balayer la cour, enlever les toiles d’araignée. Il ne faut pas habiter dans une maison faite en parpaings pour s’habiller propre, pas extravagant ni riche, mais simplement propre. D’ailleurs dans ces quartiers et même ailleurs, on trouve des maisons bien bâties, en duplex ou à plusieurs niveaux, mais qui se sont progressivement transformées en poubelle, simplement du fait de la mentalité de ceux qui y habitent.

Un bidonville, nid de l’insalubrité

Quand dans la tête l’on n’est à l’aise qu’à côté ou dans la poubelle, cela se traduit dans le comportement quotidien et dans la manière d’être. Et là il ne s’agit ni de richesse matérielle ni de niveau intellectuel. Dans les années 90, un étudiant de l’université de Yaoundé, la seule de l’époque, ahuri par la façon avec laquelle certains étudiants entretenaient la saleté dans les cités universitaires et les mini-cités privées hors du campus, s’était exclamé un jour : « il y a des gens que si on loge même au 40eme étage d’un immeuble, ils descendront prendre la boue pour monter y déposer avant de se sentir à l’aise. » Et une anecdote raconte qu’un jour une question fut posée à un prédicateur de la bible : si Dieu existe vraiment, pourquoi y a-t-il autant de péchés dans le monde ? Et ce dernier répondit : regardez dans nos marchés, il y a plusieurs variétés de savons, mais les gens sont toujours sales. L’existence du savon ne fait pas disparaître la saleté, il faut encore que les gens fassent le geste d’aller en chercher pour se nettoyer et laver leurs habits. C’est une question de volonté et d’action.

L’assertion biblique selon laquelle il y a un temps pour tout, un temps pour pleurer et un temps pour rire, ne s’applique pas à l’hygiène et la salubrité. Il n’y a pas un temps pour être sale et un temps pour faire la propreté.

L’espace public : le dépotoir  

La situation serait moins embêtante si cet amour pour les ordures et l’insalubrité se limitait dans un espace privé. Mais certains éprouvent un malin plaisir à l’imposer au voisinage. Dans les quartiers populaires sans exclusive, il y a toujours eu des querelles de voisinage sur la canalisation des eaux usées d’un domicile A vers un domicile B, des ordures jetées par la fenêtre ou à travers la barrière si elle existe, et qui échouent dans la cour de l’autre. Après le voisinage, cette même mentalité est imposée dans l’espace public : quand certains font des efforts pour sortir de la maison avec leurs ordures ménagères, leur vraie nature les rattrape une fois arrivé en route. Les ordures sont jetées soit dans les caniveaux, soit au prix de beaucoup d’efforts, au sol à côté d’un bac à ordures parfois vide. En voiture, à moto ou à pied, on est trop pressé pour s’arrêter une minute et s’assurer qu’on fait bien entrer les ordures dans le bac. Conséquence, l’espace public réservé pour accueillir les ordures est indéfiniment extensible. On vit avec telle mentalité tout le long de l’année, durant des années, et subitement on veut faire la propreté circonstancielle de fin d’année, une propreté à laquelle on ne croit pas. Dans la plus part des études et analyses où on parle d’hygiène urbaine, on a tendance à se focaliser sur les tas d’immondices qui prennent du volume le long des rues, situation souvent aggravée quand l’entreprise en charge de la collecte des ordures attrape la grippe à la suite d’un retard de paiement. Les villes deviennent de vastes poubelles, parce que le citoyen lui-même a une gestion catastrophique de l’ordure, ces immondices ne se forment pas seuls, mais bien par les hommes. L’assertion biblique selon laquelle il y a un temps pour tout, un temps pour pleurer et un temps pour rire, ne s’applique pas à l’hygiène et la salubrité. Il n’y a pas un temps pour être sale et un temps pour faire la propreté.

Propreté, une vertu cardinale

Geneviève Heller de l’Université de Lausanne en Suisse a publié en 1980 un article dans Cahiers de géographie du Québec, intitulé   « Une stratégie : la propreté comme valeur de la vie quotidienne », en s’appuyant sur une étude faite sur la propreté en Suisse, qui l’a amenée à se poser les questions de savoir Comment le peuple suisse a-t-il fait l’apprentissage de la propreté, de la discipline, du respect de l’ordre établie ? Comment la Suisse s’est-elle débarrassée de sa crasse, parvenant même à vendre de la santé ? À quelle stratégie obéit le goût de la propreté qui a mis sa griffe sur tous les espaces ?Elle affirme comme début de réponsequ’en Suisse: «  la propreté est la gardienne de la santé, la sauvegarde de la moralité, le fondement de toute beauté. Est-ce assez dire de quelle mission la propreté a été investie, mission civilisatrice par excellence ? C’est dans la seconde moitié du XIXe siècle et durant le premier quart du XXe siècle que la propreté s’est vue érigée en vertu cardinale de la vie domestique. Elle a contribué ainsi à modifier les priorités, les mentalités, les comportements et l’aménagement de l’espace. Aujourd’hui elle est pour ainsi dire devenue implicite, on la respecte par habitude, sans être conscient de sa relativité; elle fait partie, en bonne place, de notre système de valeurs, celui-là précisément que l’on cherche à explorer en voulant comprendre au nom de quels critères on agit, on juge autrui. » La propreté peut aussi devenir un système de valeurs chez les Camerounais, et ne plus attendre les fêtes, quelles qu’elles soient.

Roland TSAPI

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