Fête du travail : la logique du musèlement

Le défilé a été annulé par le ministre  du Travail et de la sécurité Sociale Grégoire Owona pour des raisons sanitaires, alors que la fête de la jeunesse le 11 février et même la journée internationale de la femme ont bien eu leurs défilés, dans le même contexte.

Défilé des travailleurs, interdit en 2022

La parade habituelle, qui marque le moment fort de la célébration de la fête du travail au Cameroun, a été annulée pour la 136eme édition. « Au regard du contexte sanitaire et après concertation avec les organisations syndicales, des travailleurs et les groupements professionnels des employeurs, face à la complexité du protocole sanitaire et l’exigence de discipline, il a été arrêté que la grande marche des travailleurs le 1er mai ne pourra pas avoir lieu », lit-on dans un communiqué du ministre du Travail et de la Sécurité sociale Grégoire Owona, signé le 27 avril 2022. Au début du mois d’avril pourtant, les gouverneurs des régions avaient tenu des réunions préparatoires pour l’organisation du défilé, avec constitution des commissions et appel aux entreprises pour l’inscription en vue de la parade. Mais quelques jours avant la décision du ministre, les entreprises et les organisations professionnelles avaient déjà été informées dans diverses régions, que les inscriptions étaient suspendues, et finalement le communiqué d’annulation du défilé n’est venu que confirmer ce qui se disait déjà en coulisses. Le même gouvernement, si tant est que l’on considère que son action est concertée, avait pourtant laissé se dérouler le défilé du 11 février, à l’occasion de la fête de la jeunesse, du 8 mars à l’occasion de la journée internationale de la femme, et le défilé du 20 mai pour la 50eme édition de la fête de l’unité, reste d’actualité. A cet effet, dans un communiqué du 5 avril 2022, le Directeur du Cabinet civil de la présidence de la république  informait l’opinion que le Chef de l’Etat a instruit la reprise de l’organisation de la fête nationale qui sera célébrée le 20 mai 2022, avec le retour du défilé civil et militaire, même si la réception en soirée reste suspendue. Quelle serait donc la particularité de la fête du travail, pour qu’elle soit privée du défilé au milieu des autres fêtes à l’occasion desquelles ce même défilé se fait sans que les conditions sanitaires ne soient évoquées ? La situation sanitaire du Cameroun était-elle devenue critique après le 8 mars, et redeviendra-elle normale après le 1er mai pour que le 20 mai se déroule en toute quiétude ?

Le défilé du 1er mai aurait été l’occasion pour tous ces corps professionnels de sortir avec des pancartes portant leurs revendications, sans subir la répression des forces de l’ordre, et ces corps étaient préparés à faire des démonstrations grandeur nature. Le gouvernement a senti le coup, et a utilisé le contexte sanitaire pour étouffer dans l’œuf tout ce qui se préparai

Frilosité

Grégoire Owona, ministre du Travail et de la sécurité sociale

En réalité, le contexte sanitaire n’a été qu’un prétexte trouvé par le gouvernement pour restreindre la liberté d’expression des organisations syndicales et professionnelles. Ce gouvernement qui a été fortement ébranlée depuis le 21 février 2022, avec le lancement de l’opération craie morte par le mouvement « On a trop supporté » des enseignants du secondaire, lequel mouvement a inspiré ou donné du courage à d’autre corps professionnels qui ont sorti des tiroirs les récriminations qu’ils trainent depuis des années, restées sans réponses adéquates du gouvernement.  Les services du Premier ministre ont été alors inondés de préavis de grève, des rappels des promesses non tenues. Hautes et basses instructions ont été données çà et là pour contenir, négocier ou résoudre tous ces problèmes, sans grands résultats. La session parlementaire du mois de mars s’est ouverte et s’est achevée sans la révision de l’enveloppe budgétaire telle que demandée par l’une des instructions, au regard des charges sociales auxquelles il fallait désormais faire face. De la vingtaine des revendications des enseignants, à peine deux ont trouvé un début de solution, notamment le paiement intégral des salaires à partir du mois de mars 2022 et la prise en solde d’un bon nombre qui attendaient encore. Si les enseignants ont repris la craie, si les transporteurs ont repris la route, si le corps médical a repris la seringue, pour ne citer que ces quelques cas, c’étaient pour montrer leur bonne foi et laisser du temps au gouvernement pour honorer ses engagements. Mais le feu couve toujours, c’est un sursis donné au gouvernement qui est conscient de marcher désormais sur des mines. Le défilé du 1er mai aurait été l’occasion pour tous ces corps professionnels de sortir avec des pancartes portant leurs revendications, sans subir la répression des forces de l’ordre, et ces corps étaient préparés à faire des démonstrations grandeur nature. Le gouvernement a senti le coup, et a utilisé le contexte sanitaire pour étouffer dans l’œuf tout ce qui se préparait, pas question de laisser voir à la face du monde que la société camerounaise est autant minée, que les corps professionnels ont des revendications aussi basiques que la simple prise en solde des fonctionnaires.

Comme un père qui supprime toute occasion pour son enfant de s’exprimer, et se rend compte plus tard qu’il a développé des habitudes qu’il ne peut plus contrôler, le gouvernement croit encore jouer le bon rôle en pressant sur le couvercle de la marmite pour empêcher que la vapeur ne sorte. Sauf que la marmite boue toujours.

Fuite en avant

Mais dissimuler une plaie, est-ce le meilleur moyen de la soigner ? Empêcher les corps professionnels et les organisations syndicales d’exprimer leurs doléances sur la place publique, à la seule occasion qui leur est donnée dans l’année le 1er mai, n’est pas de nature à les rassurer. Les spécialistes du comportement humain, les experts en résolution des conflits sont unanimes sur le rôle expiatoire des manifestations publiques, qui permettent de se vider. Dans d’autres pays, tous les juges admettent que les manifestations sont des formes éminentes d’expression, de participation et de gouvernement démocratique. Au Cameroun où l’organisation d’une manifestation se heurte toujours à la menace de trouble à l’ordre publique brandie par les sous-préfets, les défilés officiels restent la seule tribune  pour s’exprimer. Même là, le gouvernement trouve les moyens de museler. La méthode semble marcher encore, mais pour combien de temps ? Comme un père qui supprime toute occasion pour son enfant de s’exprimer, et se rend compte plus tard qu’il a développé des habitudes qu’il ne peut plus contrôler, le gouvernement  croit encore jouer le bon rôle en pressant sur le couvercle de la marmite pour empêcher que la vapeur ne sorte. Sauf que la marmite boue toujours.

Roland TSAPI

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