Extrême-Nord : pour une goutte d’eau…

Très courtisée, lors des échéances électorales, cette région est vite abandonnée ensuite dans la misère et la souffrance. Région laissée pour compte en somme

Les réfugiés camerounais au Tchad

Pour une goutte d’eau. Ainsi pourrait se résumer la raison du conflit intercommunautaire qui oppose les pêcheurs agriculteurs Mousgoums  aux éleveurs Arabe choa dans la région de l’Extrême nord du Cameroun. Les deux peuples se disputent en effet un point d’eau, qui sert de pêche et d’irrigation des cultures pour les uns, et de breuvage pour le bétail des autres.  Problème, le bétail ne vient pas gentiment au point d’eau en prenant garde des cultures, il piétine tout sur son passage, et saccage même le dispositif placé dans l’eau pour attraper le poisson. Depuis le 6 décembre 2021, les conflits ont encore éclaté entre les deux communautés, faisant des morts et des blessés dont le décompte définitif reste à faire, et provoquant le départ massif des populations. Le Tchad en a reçu 30 000 sur son territoire, d’après Mahammat Deby, président du conseil national de la transition, qui appelle la communauté internationale à intervenir dans l’urgence pour éviter une catastrophe humanitaire. Et c’est peu de le dire. Quitter le Cameroun pour trouver refuge au Tchad, c’est comme fuir la pluie pour entrer dans l’eau. Côté Cameroun, des chiffres non officiels parlent de 50 000 déplacés internes, qui essayent toujours d’échapper aux violences. Deux mois plus tôt déjà, le 10 août 2021, de violents affrontements avaient éclaté entre les deux communautés faisant 28 morts, au moins 74 blessés et 25 villages incendiés. Cette fois, le sous-préfet Zina Dalaina, du Logone-Birni confiait à l’Agence Anadolu le 7 décembre « le bilan provisoire est de 19 morts, dont 18 Arabe Choa, un Mousgoum, et cinq blessés du côté Mousgoum. Ces affrontements se sont poursuivis dans des villages hors du Logone-Birni. Six villages ont été incendiés. Dans le département du Mayo Danay où cohabitent ces deux communautés, des boutiques appartenant aux Arabes Choa ont été mis-à-sac et incendiées », et de préciser que le conflit est né suite à un différend autour d’un terrain agricole entre des éleveurs Arabe Choa et des agriculteurs Mousgoum. Pour une goutte d’eau.

« toutes les enquêtes socio-économiques nationales ou menées par les partenaires du développement indiquent que la région de l’Extrême Nord qui abrite 20% de la population du Cameroun, concentre à elle seule tous les indicateurs de pauvreté les plus défavorables du Cameroun. Ainsi, l’indice de pauvreté de la région de l’Extrême-Nord qui était de 74% contre une moyenne nationale de 37,5% en 2014, est certainement la plus dramatique de nos jours. »

Bétail électoral, sans plus

Le 29 septembre 2018, le président Paul Biya est allé à Maroua, la capitale de la région de l’Extrême-Nord battre campagne pour l’élection présidentielle de cette année-là. Il n’ira plus dans une autre ville, cette région était sa seule cible en cette période électorale, tout le septentrion comptant pour 2 millions 300 000 électeurs, sur les 6 millions 600 000 que pointait le fichier électoral. Après les élections, quand Maurice Kamto réclamait la victoire, le ministre de la Communication d’alors Issa Tchiroma rappela que personne ne peut gagner l’élection présidentielle au Cameroun s’il ne gagne dans le septentrion. Plus tard, les résultats officiels proclamés par le Conseil constitutionnel donnaient Paul Biya vainqueur dans les trois régions du septentrion, soit 79,77% dans l’Adamaoua, 81,62% au Nord et 89,21% dans l’Extrême Nord. Mais si l’Extrême Nord en particulier est l’enfant chéri du parti au pouvoir depuis 39 ans lors des consultations électorales, elle devient également l’enfant le plus malheureux de la concession une fois les suffrages obtenus et les grosses cylindrés parties. Ils ne laissent derrière eux que de la poussière et de la misère. La situation actuelle de cette région a été brossée le 23 novembre 2021 à l’Assemblée nationale, alors que Paul Tasong, ministre délégué auprès du ministre de l’Economie, du plan et de l’aménagement du territoire, présentait le plan de reconstruction des zones en crise, dans lequel la région avait été pratiquement oubliée. Le député Kamssouloum Abba Kabir a rappelé : « toutes les enquêtes socio-économiques nationales ou menées par les partenaires du développement indiquent que la région de l’Extrême Nord qui abrite 20% de la population du Cameroun, concentre à elle seule tous les indicateurs de pauvreté les plus défavorables du Cameroun. Ainsi, l’indice de pauvreté de la région de l’Extrême-Nord qui était de 74% contre une moyenne nationale de 37,5% en 2014, est certainement la plus dramatique de nos jours. » La situation de cette région est d’ailleurs telle qu’elle a réussi à mettre d’accord tous les députés originaires de cette région, toute chapelle politique confondue, lesquels ont pratiquement fait une union sacrée autour de l’orphelin de la nation qu’est devenue leur région. La session de l’Assemblée nationale étaient encore en cours jusqu’au 10 décembre, qu’une autre face de cette misère s’est encore montrée le 6 décembre, deux communautés qui s’entretuent pour une goutte d’eau, dans une région entièrement acquise au pouvoir en place depuis 1950 au moins, c’est-à-dire depuis 71 ans.

À terme, 150 000 ha de terres devaient devenir cultivables. Dans un pays désertique, le leader a réussi à donner l’eau aux populations. Pourquoi le Cameroun ne pouvait pas apprendre de la Libye ? Et réaliser ce projet à des dimensions réduites ?

Exemple d’ailleurs

La Libye et la rivière artificielle de Kadhafi. Il s’agit d’un projet d’adduction d’eau destiné à transférer l’eau de l’aquifère gréseux nubien situé en partie sous le désert libyen vers le littoral à l’aide d’un réseau de canalisations de plus de 3 500 km. Débuté en 1984, il était destiné à répondre principalement aux besoins en eau de la population urbaine et à atteindre l’autosuffisance agricole. Mouammar Kadhafi lance en 1984 le projet “Grande Rivière Artificielle” (“Great-Man-Made-River”). Il prévoit en l’espace de 25 ans et en 5 phases successives de construire environ 4000 km de canalisations en béton de 4 m de diamètre, destinées à transférer 6,5 millions de m3 d’eau chaque jour du Sahara vers les régions peuplées du littoral. Le programme, d’un coût de 25 milliards d’euros financés grâce aux exportations de pétrole, soit 2/3 du budget étatique), nécessite le creusement d’environ 1 300 puits d’une profondeur de 450 à 650 m et la construction de vastes réservoirs d’une capacité 20 millions de m3 d’eau. En 1992, l’eau atteint les villes de Benghazi et de Sirte et en 1996, Tripoli. À terme, 150 000 ha de terres devaient devenir cultivables. Dans un pays désertique, le leader a réussi à donner l’eau aux populations. Pourquoi le Cameroun ne pouvait pas apprendre de la Libye ? Et réaliser ce projet à des dimensions réduites ? Au contraire, les recettes pétrolières sont restées longtemps « la chasse gardée de la présidence de la république », pour reprendre les mots de Jean Assoumou Mvé en 1989, alors directeur général de la Société nationale des hydrocarbures. Et dans ce pays béni et arrosé de toute part,  en 2021, on meurt pour une goutte d’eau, après 39 ans de grandes ambitions, de grandes réalisations, et de la force de l’expérience.

Pour une goutte d’eau !

Roland TSAPI  

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *