Exécution du Bip : le mal être camerounais

La mauvaise exécution des marchés publics est une maladie commune, prenant ses racines dans les projets les plus petits dans les zones les plus reculées. Mais ces mauvaises pratiques entraînent des effets boomerang

Le Cameroun a signé le 22 octobre 2021 avec la Confédération africaine de football l’accord cadre pour l’organisation de la 33eme édition de la coupe d’Afrique des nations. Il s’agit d’un document juridique qui confère définitivement l’organisation de cette compétition au Cameroun. Enfin, soupire le gouvernement Camerounais. Le document qui dans des conditions normales aurait été une banale formalité depuis que l’organisation de cette compétition avait été confiée au Cameroun depuis 2014, est présenté comme un trophée, parce que le risque qu’il ne soit pas signé planait encore en début de 2021, après le retrait de 2019. Un retrait qui avait été causé par le retard dans l’exécution des travaux d’infrastructures liées à l’organisation. En réalité, ces travaux avaient souffert des mêmes maux que souffre l’exécution des travaux publics au Cameroun, et les infrastructures de la Can n’ont été que la vitrine visible et appréciable à l’international d’un mal profond qui mine le Cameroun.

Une plaque de signalisation d’un marché.

Le 21 octobre 2021, l’Organisation non gouvernementale Zenu Network a présenté à Bafoussam la synthèse du rapport alternatif du projet « suivi des finances locales de la région de l’Ouest pour l’exercice budgétaire 2020». L’Ong avait pendant 18 mois, suivi l’exécution des  projets locaux dans 8 communes de la Région, pour voir comment les choses se faisaient au niveau le plus bas, pour des projets aux montants plus modestes. Pour avoir l’information la plus détaillée, elle s’est appuyée sur les chefs de villages, les chefs de quartiers, les comités de vigilance et autres, à qui il était simplement demandé de regarder comment les travaux se faisaient au quotidien. Le constat par endroit était ahurissant. Dans la commune de Banka, département du Haut Nkam par exemple, la réhabilitation des salles de classe à l’école publique de Banfeko a été confiée à un entrepreneur. Ce dernier a d’abord laissé les deux salles de classe qu’il fallait réhabiliter pour choisir deux autres salles de classe dont l’état n’était pas encore critique. Comme si cela ne suffisait pas, il a détruit les tables bancs pour fabriquer l’échafaudage dont il s’est servi pour un bricolage en bonne et due forme. Au final on avait de la peinture passée sur des murs qui présentaient encore des fissures et même fendus par endroit, alors qu’il devait les réfectionner avant d’appliquer la peinture. Peinture également appliquée sur des portes endommagées et sans serrures, sur des fenêtres dont la malformation était visible à distance. Dans les faits, au lieu de réparer les défauts que présentaient les salles de classe, l’entrepreneur a utilisé de la peinture pour essayer de  masquer ces défauts. De même, dans la commune de Koutaba, département du Noun, pour la construction de l’école maternelle de Kouti, un riverain a constaté que les tôles utilisés pour la toiture étaient d’une épaisseur inférieure à ce qui était prévu, 5/10eme au lieu de 6/10eme. Dans la commune de Babadjou, département des Bamboutos, pour l’adduction d’eau potable dans le village Bamedousso, la fouille pour passer les tuyaux  d’une profondeur prévue de 70 cm était faite à 50 cm et 40 cm par endroit. Dans la commune de Demdeng, département du Koung Khi, un forage construit au lycée de Famtum est tombé en panne deux semaines après la réception technique.

les trafics d’influences, les prises d’intérêt, les dessous de table, tous des faits qui plombent au final la bonne exécution des travaux, un marché public étant désormais considéré comme une vache que tout le monde doit traire jusqu’à la dernière goutte de lait, et même tuer la vache au besoin pour satisfaire les besoins immédiats.

L’habitude de la triche

Dans l’ensemble, le constat des agents de suivi citoyen était que l’habitude de la triche est bien ancrée dans le domaine. La première réflexion des entrepreneurs semble aller dans le sens de comment faire pour jongler dans le budget, et cela se fait systématiquement surtout en l’absence de rigueur dans le contrôle et la réception. Et cette habitude perdure à cause entre autres des pratiques bien connues dans le processus de passation des marchés, parmi lesquelles l’Ong a relevé la création des sociétés écran et des sociétés fictives. Ajouté à cela les trafics d’influences, les prises d’intérêt, les dessous de table, tous des faits qui plombent au final la bonne exécution des travaux, un marché public étant désormais considéré comme une vache que tout le monde doit traire jusqu’à la dernière goutte de lait, et même tuer la vache au besoin pour satisfaire les besoins immédiats. Ce sont ces pratiques qui ont cours au plus bas de la chaîne au niveau local, dans les communes, qui sont appliquées à des échelles plus larges au niveau national et pour des marchés de plus grosses enveloppes. Comme dit l’adage, qui vole un œuf volera un bœuf.

A la base comme au sommet, au niveau local ou central, le mal est le même, les marchés publics sont devenus des marchés centraux, où tout se négocie en journée, et le soir tout le monde s’en va en laissant l’endroit rempli d’ordures.

Leçon ?

La peine que s’est donnée la Cameroun pour obtenir finalement le quitus pour abriter la 33eme édition de la coupe d’Afrique des nations, la deuxième de l’histoire qu’elle organise après 50 ans depuis celle de 1972, et la première sous l’ère du renouveau après 40 ans de règne, devrait donner à réfléchir. Ou plutôt devrait permettre de mesurer l’ampleur du phénomène des mauvaises pratiques dans l’exécution des marchés en particulier, de même que les conséquences qui en découlent et qui rattrapent tôt ou tard, d’une manière ou d’une autre. Depuis que la corruption a été érigée en mode de gouvernance et que l’enrichissement personnel a pris le dessus sur l’intérêt collectif, l’amorce vers l’abîme était déjà engagée, mais très peu peuvent le percevoir, encore que ceux qui pouvaient le percevoir n’avait pas le pouvoir d’arrêter la saignée, et l’architecte en chef a mis du temps à attendre les preuves, pendant que la rouille gagnaient toute la ferraille qui constituait l’épine dorsale. Toutes les côtes du squelette sont désormais attaquées, au point que le pays se retrouve en train d’attendre un bout de papier appelé « accord cadre » comme un messie, simplement parce que réaliser un marché au Cameroun enlève le sommeil à tout le monde. L’entrepreneur ne dort pas parce qu’il réfléchit à comment jongler et tricher pour s’en sortir, le maître d’ouvrage perd le sommeil à l’idée que le marché pourra ne pas être livré et l’on remonte pour découvrir qu’il avait pris des rétro commissions. A la base comme au sommet, au niveau local ou central, le mal est le même, les marchés publics sont devenus des marchés centraux, où tout se négocie en journée, et le soir tout le monde s’en va en laissant l’endroit rempli d’ordures.

Roland TSAPI

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