Evolution : quand internet déconnecte l’homme de l’homme

Pendant que les jeunes Africains se laissent détourner par internet, les fondateurs l’interdisent à leurs progénitures, conscient du désastre de cet outil sur l’humanité

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Le Cameroun célèbre en cette année 2021 pour la 55eme fois sa jeunesse, au moment où au niveau mondial se célèbre aussi la journée pour un internet plus sûr, sous le thème « Ensemble pour un internet meilleur ». Jeunesse et internet mis ensemble, constituent un cocktail Molotov, un mélange qui ne rassure désormais plus du tout, à cause en même temps de la complexité de l’outil et de la naïveté de la jeunesse qui s’y lance sans réserve, surtout en Afrique où le contrôle de l’accès n’est pas toujours une préoccupation essentielle. Ce que la jeunesse africaine ne sait pas, c’est que pendant qu’elle s’adonne sans réserve à internet avec toute la technologie qui va avec, alors que les parents les y encouragent à cœur joie, les inventeurs et développeurs limitent l’accès pour leurs enfants, s’ils ne l’interdisent pas simplement. Un article du site internet franceinfotv du 12 mars 2017 résume la situation en disant que « les pontes de la Silicon Valley protègent leurs enfants de leurs propres produits ».

Quand l’inventeur se méfie de son invention

Bill Gates, le fondateur de Microsoft, et auteur d’innovations qui ont fait de lui l’un des hommes les plus riches du monde,  a limité le temps que ses enfants pouvaient passer sur leurs écrans quand sa fille a commencé à développer un attachement malsain à un jeu vidéo. Il disait dans une interview au journal Mirror : “il faut toujours chercher dans quels cas les écrans peuvent être utilisés d’une bonne manière – les devoirs, ou rester en contact avec ses amis – et dans quels cas cela devient excessif, Nous n’avons pas de téléphone à table lorsque nous prenons nos repas, nous n’avons pas donné de portable à nos enfants avant leurs 14 ans, même quand ils se plaignaient que des camarades en aient déjà ». Chez lui donc pas de smartphone avant 14 ans.

Chez Steve Jobs, le cofondateur d’Apple, les enfants étaient également interdits des Ipad et autres écrans. Walter Isaacson, auteur de sa biographie racontait au journal New York Times que   « Chaque soir, Steve insistait pour dîner sur la longue table dans leur cuisine, pour discuter de livres et d’histoire, Jamais personne ne sortait un iPad ou un ordinateur. Les enfants n’avaient pas l’air accros à ces appareils » Chamath Palihapitiya, ancien vice-président chargé de la croissance de l’audience de Facebook, avait interdit à ses enfants d’utiliser le réseau social qu’il qualifiait lui-même de « merde. » Les réseaux sociaux “sapent les fondamentaux du comportement des gens”“Je pense que nous avons créé des outils qui déchirent le tissu social”, disait-il, tout en reconnaissant “son immense culpabilité. » Chris Anderson, l’ancien rédacteur en chef du magazine américain Wired et actuel PDG de 3D Robotics, limite l’utilisation des appareils technologiques et gadgets par ses enfants, avec interdiction formelle des écrans  dans la chambre à coucher. A un journaliste américain il expliquait : « mes enfants nous accusent, ma femme et moi, d’être des fascistes exagérément préoccupés par la high-tech, et ils disent qu’aucun de leurs amis n’ont les mêmes règles. C’est parce que nous sommes des témoins directs des dangers de la technologie. Je l’ai vu sur moi-même, et je ne veux pas que cela arrive à mes enfants.”  Les médias rapportent aussi que Mark Zuckerberg, fondateur de  Facebook, a écrit en 2017 une lettre à sa fille nouveau-née, August, l’invitant à “sortir jouer dehors”. Le britannique Timothy John Berners-Lee, principal inventeur du World Wide Web au tournant des années 1990, indiquait en 2018 que ce qu’il avait inventé était devenu un danger pour le monde entier, et mettait régulièrement en garde contre les dérives de la technologie qu’il a contribué à créer. Il appelait à un “cadre légal ou réglementaire” pour mieux encadrer les grandes plateformes et leur impact sur la société, et s’inquiétait du fait que peu de compagnies concentrent le pouvoir, notamment Facebook, Google, Twitter, qui contrôlent quelles idées ou opinions sont partagées.

Le revers de la médaille

Si les fondateurs même d’internet et de la technologie qui l’utilise sont les premiers à s’en méfier, c’est qu’il y a péril en la demeure. Les dégâts sur la jeunesse sont en effet énormes, allant de la santé à l’interactivité sociale. Les études abondent sur le sujet et ont mis en évidence les troubles de l’attention, le retard de langage, l’addiction.  En mai 2017, les professionnels de la santé et de la petite enfance avaient publié dans le journal Le Monde un article qui relevait les “graves effets d’une exposition massive et précoce des bébés et des jeunes enfants à tous types d’écrans. Nous recevons de très jeunes enfants stimulés principalement par les écrans, qui, à 3 ans, ne nous regardent pas quand on s’adresse à eux, ne communiquent pas, ne parlent pas, ne recherchent pas les autres, sont très agités ou très passifs”. Internet est aujourd’hui comme un esprit qui plane sur la société et la déchire, en la rendant étrangère à elle-même. Les enfants ne connaissent plus leurs parents que de face, rien de ce qu’ils pensent et des secrets qu’ils voudraient leur confier. Les membres d’une même famille sont devenus froids, les amis se parlent à peine, tous ont la tête baissée. Il est vrai que l’apport d’internet n’est en aucun cas discutable pour les échanges et le développement de nos jours, il n’en reste pas moins vrai qu’il soit comme une médaille avec son revers. Internet peut être comparé à ce couteau dans la cuisine, qui sert à découper les légumes, mais qui n’hésite pas aussi à tailler le doigt quand il est mal utilisé. Dans une de ses chansons, la chanteuse Céline Dion dit qu’elle apprendra à son enfant à toucher à tout mais à ne jamais en dépendre. La jeunesse africaine devrait faire sienne ce conseil, car derrière les aspects positifs qu’offre la première face d’internet, se cache un piège dont il n’est pas aisé de sortir une fois qu’on se laisse aller. Si rien n’est fait en milieu jeune l’on va droit vers une société virtuelle demain, dans laquelle les hommes seront isolés chacun dans son coin et  complètement étranger aux autres, car il ne faut jamais l’oublier, en se connectant à internet, l’homme se déconnecte de l’homme.

Roland TSAPI

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