Equilibre régional : au-delà des générations

La pratique introduite dans l’administration au moment où la cohésion sociale était une priorité des premiers dirigeants, a fait son temps. Son application a même été dévoyée dans le processus, et 47 ans après il est impératif de l’adapter à l’évolution de la société

Les concours administratifs au Cameroun ont une caractéristique essentielle à l’origine des polémiques depuis des années. Il s’agit de l’équilibre régionale, introduite dans les textes depuis 1975. Le décret présidentiel n°82/407 du 07 septembre 1982 modifie les dispositions de l’article 56 du décret n°25/496 du 3 juillet 1975 fixant le régime général des concours administratifs. Ce décret présidentiel autorise le ministre de la fonction publique de fixer « par un texte particulier les quotas de places réservées aux candidats de chaque province compte tenu de l’importance démographique et du taux de scolarisation de leur province d’origine et aux anciens militaires sans distinction d’origine ». Ainsi, les quotas s’adossent à l’importance démographique de la province d’origine du candidat et à son taux de scolarisation. Les textes ont évolué avec le temps, jusqu’au décret n° 2000/696/Pm du 13 septembre 2000 fixant le régime général des concours administratifs, qui donne les prérogatives plutôt au Premier ministre de fixer ces quotas « article 60.- (1) : un arrêté du Premier Ministre fixe les quotas de places réservées lors des concours administratifs aux candidats de chaque province. (2) Est considérée comme province d’origine d’un candidat, la province d’origine de son père ou, le cas échéant, celle de sa mère. (3) En aucun cas, l’application des quotas visés à l’alinéa (1) ci- dessus ne dispense les candidats de l’obtention des moyennes de notes fixées aux articles 52 et 53 du présent décret »

Historique

Historiquement, explique Joseph-Désire Som-I dans un article intitulé L’équilibre régional au Cameroun, Politique d’équité sociale ou dérive ethnique*, la politique des quotas était considérée comme un dispositif inclusif permettant de faire peuple. Dans ce début des années 1980, le président Ahidjo, fidèle au paradigme du père de la nation, entend gérer le Cameroun en bon père de famille. Or la grande famille camerounaise souffre de plusieurs inégalités. Certaines régions ont davantage bénéficié d’infrastructures scolaires et incidemment de la naissance d’une classe moyenne. C’est le cas des régions du littoral et sud du pays. Par la suite, suivant un processus de reproduction sociale, la progéniture de ces premiers fonctionnaires va intégrer la fonction publique à travers leurs succès aux concours administratifs. Pendant ce temps, les candidats issus des régions septentrionales du pays d’où est originaire Ahidjo enregistre un faible taux de réussite à ces mêmes concours. Car malgré, la politique des plans et les efforts consentis pour installer des infrastructures scolaires dans ces régions périphériques du pouvoir, l’écart demeure important. Or, les emplois au sein de l’administration sont alors revêtus d’un fort prestige social. Les enseignants, les médecins, les agents administratifs, les administrateurs civils, les policiers, bref tous les métiers qui renvoient à la puissance publique sont fortement prisés. Au début des années 1980, être fonctionnaire c’est avoir une stabilité sociale à toute épreuve, être doté d’un bon salaire, d’un système de couverture sociale, d’une facilité d’accès au crédit, et en prime d’une grande considération sociale. C’est dans ce contexte de forte attractivité de la fonction publique que le dispositif de quota est mis en place. La pratique, d’après certains travaux, a consisté et consiste encore, à faire intégrer des candidats originaires des régions les moins scolarisées au sein de la fonction publique par la voie des niveaux d’admission les moins contraignants. Par la suite, par le truchement des nominations, ces fonctionnaires se verront confier des responsabilités normalement réservées à des catégories supérieures, une pratique qui perdure au sein de l’administration camerounaise.

En définitive, si les précurseurs de la pratique de l’équilibre régionale dans les concours administratifs l’inscrivaient dans un processus de construction nationale, il s’est avéré avec le temps être un élément de déconstruction de la nation, avec le brassage social devenu incontournable. À l’heure où le vivre ensemble est devenu un slogan, n’est-il pas souhaitable de dépouiller les textes des vestiges de divisions car à tout point de vue, l’équilibre régional a aujourd’hui transcendé les générations.

Au-delà des générations

1975-2022, 47 ans, près d’un demi-siècle que cette pratique est en vigueur au Cameroun, mais elle est aujourd’hui confrontée à d’autres réalités imposées par les évolutions sociales, et son application devient vecteur d’injustice. Deux enfants par exemple naissent à Yaoundé en 1982, l’un de parents originaires du Littoral, région fortement scolarisée, et l’autre de parents originaires de l’Extrême Nord, classée zone défavorisée pour ce qui est de la scolarisation. Les deux enfants grandissent ensemble, font le même lycée à Yaoundé et obtiennent le baccalauréat, mais quand ils se présentent tous au même concours administratif, l’un, parce que ses parents sont originaires de l’Extrême Nord est favorisé, l’autre peut arriver à être éliminée. Question, en quoi le fait que la région de l’Extrême Nord, zone d’éducation prioritaire, concerne et détermine l’admission au concours d’un enfant qui n’y a jamais fais les classes, et qui a suivi le même cursus scolaire à Yaoundé que ses camarades qui se retrouvent éliminés ? Si la pratique était applicable avec une certaine équité aux parents, la jeune génération est-elle encore concernée, du simple fait que leurs parents sont originaires des zones sous scolarisées ? Et que devient le vivre ensemble, si deux camarades d’enfance se retrouvent séparés à l’entrée d’une école, et sont clairement informés que cette séparation est le fait qu’ils sont originaires des localités différentes du même pays ? En définitive, si les précurseurs de la pratique de l’équilibre régionale dans les concours administratifs l’inscrivaient dans un processus de construction nationale, il s’est avéré avec le temps être un élément de déconstruction de la nation, avec le brassage social devenu incontournable. À l’heure où le vivre ensemble est devenu un slogan, n’est-il pas souhaitable de dépouiller les textes des vestiges de divisions car à tout point de vue, l’équilibre régional a aujourd’hui transcendé les générations.

Roland TSAPI

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