Enseignement : victime du système

Les problèmes de l’enseignement au Cameroun sont inhérents au système, qui perpétue des méthodes contre-productives. La solution viendrait d’un déboulonnement complet

Le personnel enseignant du Cameroun s’est remis à exprimer son mal être au lendemain de la coupe d’Afrique des Nations 2021. Le chapelet des revendications rappelées au gouvernement est assez long, et inclus des griefs qui ne sont pas seulement propres à ce corps, et qui se justifient par une gestion problématique du personnel de l’Etat dans l’ensemble. Si l’Etat dans certains cas explique la non application des textes avec des implications financières par l’insuffisance des fonds, chez les enseignants il y a des griefs qui ne sauraient exister, ou du moins qu’un gouvernement aurait pu éviter pour ne pas en rajouter à un panier déjà plein. Il s’agit du non-paiement des frais de correction des examens officiels. En juillet 2020, un enseignant en service à l’école publique de Gazawa dans la région de l’Extrême Nord avait été interpellé par la gendarmerie de la localité,  accusé d’avoir distrait les frais de dossiers du Certificat d’études primaires (Cep) de 45 élèves de sa classe. Au lieu de verser l’argent collecté lors de l’opération de constitution des dossiers au directeur de l’école, le maître l’avait plutôt empoché au grand dam des pauvres élèves. Le gouverneur de la région, en compagnie du préfet du Diamaré, avait dû se rendre sur place   le jour du démarrage de l’examen et ont dû ouvrir une salle de classe contentieuse pour permettre à ces élèves de passer les épreuves. Le forfait n’était en réalité qu’un épiphénomène, le fléau ayant pris de l’ampleur depuis longtemps dans le système. Deux ans plus tôt, le quotidien Mutations du 11 avril 2018 relevait un détournement des frais d’examen à Kribi par le délégué départemental du ministère des Enseignements secondaires de l’Océan, constaté après un contrôle inopiné des inspecteurs du ministère. Ce dernier s’était justifié par un « cambriolage » dans son bureau, mais le mal était fait.

Butin

Pour éviter que l’argent ne passe encore entre les mains des individus qui pourraient être tentés, le gouvernement a décidé depuis lors de faire payer les frais d’examen par voie électronique directement dans les comptes ouverts à cet effet. Mais au fond le problème n’a pas été résolu, il a plutôt été déplacé. Les détournements des frais d’examen continuent, non plus par les individus isolés dans les établissements, mais par le gouvernement lui-même, qui dans le processus a épargné les candidats, mais désormais ce sont les enseignants qui sont victimes. Le détournement étant juridiquement défini comme l’utilisation des fonds pour un usage autre que prévu. La différence entre les deux détournements, c’est que l’Etat masque le sien dans la notion de priorité, en raison de l’unicité de caisse. Tout argent qui rentre dans le trésor public étant centralisé dans une caisse unique, et ne ressort qu’en fonction de ce que le gouvernement estime être la priorité. Et la préférence est généralement donnée à la sécurité, assurée par l’armée, la police et la gendarmerie. Pour le dire simplement, l’argent des enseignants est viré à d’autres corps professionnels de l’Etat, ils ne sont pas une priorité, l’enseignement n’est pas une priorité.

Les élèves professeurs passent entre 3 ans et 5 ans dans les écoles. Qu’est ce qui empêche que pendant ce temps des dispositions budgétaires soient prises pour qu’ils soient immédiatement pris en charge à la sortie et se mettent à l’abri du besoin ?

Jeunesse

Ils sont parfois noyés dans le pagne, pour la parade

A la jeunesse le 10 février 2022, le président de la république Paul Biya a prononcé ces phrases : « chaque année, des efforts sont faits pour que les jeunes intègrent le monde de l’emploi », « le patriotisme, le respect de la chose publique… doivent guider la jeunesse. » Il y a effectivement chaque année quelques jeunes qui intègrent le monde du travail à travers l’admission ou la sortie des écoles normales supérieures, dont le nombre a substantiellement augmenté depuis 1993. En plus du plus ancien de Ngoa Ekele à Yaoundé, il y en a désormais à Douala, à Maroua, à Bertoua, à Bamenda. Mais une fois sur le terrain, quelle leçon de patriotisme peuvent-ils garder, quand ils ont autant de griefs contre le gouvernement, et pointent clairement du doigt la corruption comme étant à l’origine de tous leurs malheurs. Quand un fonctionnaire du ministère demande un pourcentage à un jeune enseignant pour lui rendre un service dû, quelle image lui est ainsi renvoyée, quel message lui transmet-il, pour qu’il le transmette aussi à ses élèves ? A quel moment va-t-il cultiver le patriotisme et le respect de la chose publique que recommande le chef de l’Etat, quand les aînés en poste depuis des années lui donnent l’impression d’être les propriétaires de la chose publique, et perpétuent le clientélisme à tous les niveaux ?

Qu’est ce qui empêche que le regroupement familial soit respecté dans le déploiement du personnel de l’enseignement, et même de tout fonctionnaire ? Les élèves professeurs passent entre 3 ans et 5 ans dans les écoles. Qu’est ce qui empêche que pendant ce temps des dispositions budgétaires soient prises pour qu’ils soient immédiatement pris en charge à la sortie et se mettent à l’abri du besoin ? La mémoire est encore fraîche, la douleur encore vive après le décès de il y a deux ans, de ce jeune enseignant de moins de 30 ans, Boris Kevin Njomi Tchakounté, mortellement poignardé le 14 janvier 2020 au lycée de Nkolbisson à Yaoundé, où il donnait des  cours de vacation pour survivre, alors qu’il avait été régulièrement affecté dans un établissement dans le département du Noun région de l’Ouest, mais n’avait jamais reçu de quoi s’installer et attendait désespérément un salaire. Cette mort gratuite, ce sacrifice a laissé insensible un système qui n’a toujours pas mesuré la profondeur du mal, ou plutôt, pour lequel la douleur de l’enseignant n’a pas encore atteint le niveau requis. Entre temps, c’est l’éducation de la jeunesse camerounaise qui en pâtit.

Roland TSAPI

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