Enseignement : les victimes de l’Etat se multiplient

Un enseignant décédé faute de soins appropriés, sans salaire depuis dix, et son cas n’est qu’un arbre qui cache la forêt de misère dans laquelle patauge le corps

Le 08 mars 2022, il était 11h 15 minutes quand le docteur Wilba Christian, médecin généraliste, chef du centre médical d’arrondissement de Beka signait le certificat de genre de mort, certifiant que Hamidou, de père non déterminé et de Moda Marie, habitant le quartier Ogolu, était décédé ce même jour au centre, de suite d’un arrêt cardiaque. Hamidou, c’est ce jeune enseignant d’éducation physique, sorti du Centre de formation de Garoua en 2011 et affecté au lycée de Beka où il était le seul à tenir toutes les classes, de la 6eme en terminale. Pendant 10 ans il a fait ce travail, sans salaire, sans être intégré à la fonction publique. Son cas a été révélé à l’opinion à l’occasion de l’opération « craie morte » lancée par les enseignants  du secondaire dans le cadre du mouvement On a trop supporté, pour revendiquer leurs droits. Deux jours après le lancement de l’opération, le ministre de la Fonction publique avait signé sa note d’intégration et lui a adressé une lettre de félicitations pour avoir travaillé 10 ans sans rémunération. Dans divers posts, ses collègues font état de ce qu’il trainait depuis des années une maladie, qu’il ne pouvait soigner faute de moyens, et que dans la journée il avait été conduit dans un centre de santé d’un village du Nigéria voisin, Djimeta, où il est mort finalement. Pour démontrer que l’enseignement qu’il avait embrassé était plus qu’un enfer, ses photos circulent sur la toile, l’une quand il était encore élève au centre de formation, avec embonpoint, et l’autre après 10 ans de service, où il était devenu chétif, sa peau collant presque à ses os. Hamidou vient ainsi rallonger la liste des victimes du système. Avant lui, pour ce qui est des cas qui se sont révélés à l’opinion, il y a eu le jeune Tchakounté à peine sorti de l’école normale supérieure de Yaoundé et affecté dans un établissement dans le département du Noun, mais poussé par la misère, il s’est retrouvé à faire des cours de vacation dans un lycée à Yaoundé où il a été tué par un élève.

Un dimanche d’avril 2015, alors qu’il quittait le quartier Bonamoussadi à Douala, en provenance de Yabassi, se rendant à l’agence Buca voyages, dans le but de se rendre une énième fois à Yaoundé pour bousculer auprès de qui de droit et faire avancer son dossier, Misael perdit la vie. La Moto qu’il avait empruntée entra en collision avec une autre. Son crâne avait violemment percuté le sol goudronné. 5 ans sans salaire. Salaire qu’il ne verra jamais.

Bis repetita

Après le décès d’Hamidou, un autre enseignant du mouvement OTS a fait ce témoignage, pour la mémoire de son ami et frère enseignant, parti il y a 7 ans sans voir son salaire. Il raconte : « Misael était l’ainé et le père de sa famille. Son papa les avait quittés tôt à la suite d’une très courte maladie en 2002. Misael avait alors 19 ans. Après avoir vécu le calvaire avec une maman seule qui les soutenait avec son petit commerce de beignets à l’entrée du Collège de Mazenod à N’Gaoundéré, il réussit à entrer à l’Ecole normale supérieure de Yaoundé et en ressortir comme professeur d’informatique en 2010. Il fut affecté dans un village du pays Yabassien. Misael ne savait pas que c’était le début d’un autre calvaire. Il allait passer 5 ans sans rappel. Un dimanche d’avril 2015, alors qu’il quittait le quartier Bonamoussadi à Douala, en provenance de Yabassi, se rendant à l’agence Buca voyages, dans le but de se rendre une énième fois à Yaoundé pour bousculer auprès de qui de droit et faire avancer son dossier, Misael perdit la vie. La Moto qu’il avait empruntée entra en collision avec une autre. Son crâne avait violemment percuté le sol goudronné. 5 ans sans salaire. Salaire qu’il ne verra jamais. Sa maman, veuve, était déboussolée. Lui qui faisait de petits boulots et des répétitions pour s’occuper de ses cadets ainsi que du loyer où vivait la famille restée à N’Gaoundéré, avait disparu brutalement. En 2016, j’avais rencontré sa maman dans sa petite épicerie de fortune à N’Gaoundéré. Son activité n’avait pas changé. Elle vendait toujours les beignets, au même endroit. Lorsqu’ elle me vit elle se mit à pleurer à chaudes larmes. Elle me dit ceci: ” je t’ai vu. J’ai vu Misael. Mon cœur est un peu apaisé. J’ai vu tes autres frères (allusion faite à nous ses amis d’enfance et camarades de collège) lors du deuil et de l’enterrement sauf toi. Ils ont largement contribué pour qu’on puisse porter ton frère en terre.” Nous avons parlé. Je l’ai consolé. Quelques jours après, au moment de quitter la ville, je suis allé lui dire au revoir. Elle était venue avec un bout de papier. Elle n’avait pas eu le courage de parler. C’était l’acte d’expulsion de la maison qu’ils habitaient et une reconnaissance de dette. Plusieurs centaines de mille fcfa après plus d’un an de non-paiement. Misael était mort. Elle ne pouvait plus tenir le bail. La famille, maman et enfants avaient été expulsés par le bailleur. »

Il est évident à la lecture, que les enseignants subissent une torture fondée sur la discrimination de leur corps de métier, qui ne bénéficie pas du même traitement que les autres corps. L’alinéa 1 de cet article précise qu’ « est puni de l’emprisonnement à vie celui qui, par la torture, cause involontairement la mort d’autrui. »

L’Etat bourreau

Hamidou, Tchakounté, Misael, qui d’autres ? Combien sont-ils, ces enseignants qui meurent ainsi incognito, de mort lente ou brutale, après que le système les ait dépouillés de leur humanité et abandonnés comme des âmes errantes, marchant sans direction et trouvant la mort là où ils n’auraient pas dû être ? L’article 277-3 du Code pénal camerounais traite de la torture, et dit à l’alinéa 5 : « Pour l’application du présent article, le terme « torture » désigne tout acte par lequel une douleur ou des souffrances aiguës, physiques, mentales ou morales, sont intentionnellement infligées à une personne par un fonctionnaire, une autorité traditionnelle ou toute autre personne agissant à titre officiel ou à son instigation ou avec son consentement express ou tacite aux fins (d’obtenir un renseignement, intimider, faire pression)… ou pour tout autre motif fondé sur une forme de discrimination, quelle qu’elle soit. » Il est évident à la lecture, que les enseignants subissent une torture fondée sur la discrimination de leur corps de métier, qui ne bénéficie pas du même traitement que les autres corps. L’alinéa 1 de cet article précise qu’ « est puni de l’emprisonnement à vie celui qui, par la torture, cause involontairement la mort d’autrui. » L’Etat ne doit plus seulement satisfaire les revendications des enseignants, les auteurs de cette torture devront être retrouvés et punis, de même que des dommages devraient être réparés. Avocats et magistrats ont le devoir de redonner confiance aux acteurs de l’enseignement au Cameroun, la justice devrait désormais s’intéresser à ce qui arrive à ce corps et tenter de sauver… ce qui peut encore l’être

Roland TSAPI

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *