Enseignement : le mal aimé

Le personnel de ce domaine décrie les mauvais traitements dont il est l’objet depuis des années, mais le gouvernement profite de la faiblesse des syndicats pour rester sourd aux cris

La ministre des Enseignements secondaires Pauline Nalova Lyonga, a été saisie le 16 février 2022 d’un courrier distribué en même temps dans les réseaux sociaux, signé du Mouvement OTS ( entendez On a trop supporté). Entre autres griefs relevés dans la correspondance, les auteurs se demandent  « comment comprendre qu’à trois mois du début des examens officiels 2022, les correcteurs et tous les acteurs de la chaîne de l’Office du Baccalauréat du Cameroun (OBC) des examens 2021 soient encore en train d’attendre leurs indemnités.» Cette correspondance a été précédée par plusieurs sorties anonymes dénonçant toujours les conditions qualifiées de misérables des enseignants et des conseillers d’orientation, en pointant surtout du doigt les faramineuses sommes d’argent dépensées par le gouvernement à l’occasion de la 33 eme Coupe d’Afrique des nations organisée au Cameroun du 9 janvier au 6 février 2022. Évènement au cours duquel, pour prendre un exemple, le sénat versait des indemnités aux membres du Comité de la Can au sénat et à certaines personnalités à l’occasion de la huitième de finale à hauteur de 2 000 000 francs cfa pour certain, pour un total de 11 900 000 francs cfa distribués à des personnes pour qu’ils aillent voir un match. Si ces montants devaient être reconduits pour les quarts de finale, les demis finale et la finale, cela ferait un bon pactole, sans doute suffisant pour désintéresser une bonne partie des correcteurs des examens de l’office du baccalauréat, avant de chercher où sont passés les frais d’examen exigés et payés dès la rentrée scolaire.

Au niveau de l’Education de base, les instituteurs ne sont pas mieux lotis, et là aussi on a eu les mouvements des Instituteurs vacataires, auxquels l’Etat a eu recours après avoir fermé les portes de la fonction publique aux élèves des Enieg pendant des années, en application des mesures d’ajustement structurel imposé par le Fonds monétaire international

Vaines revendications

Avant le Mouvement OTS (On a trop supporté), il y a eu le Collectif des enseignants indignés, avec les mêmes revendications, l’accent étant mis cette fois sur les rappels d’intégration, que les enseignants sortis de l’école normale supérieure attendent pendant 5 ans pour dire le moins, et qui, quand dieu accepte, sont payés sans que la prime d’enseignement et d’évaluation ne soit prise en compte alors que les récipiendaires enseignaient et évaluaient pendant la période d’attente. Ce Collectif s’est essoré, sans que la situation de l’enseignant ne change. Au niveau de l’Education de base, les instituteurs ne sont pas mieux lotis, et là aussi on a eu les mouvements des Instituteurs vacataires, auxquels l’Etat a eu recours après avoir fermé les portes de la fonction publique aux élèves des Enieg pendant des années, en application des mesures d’ajustement structurel imposé par le Fonds monétaire international. Alors que pendant ce temps les recrutements continuaient dans la police, dans l’armée ou dans la préfectorale. A côté de ces mouvements spontanés, il existe toujours le Syndicat national autonome de l’enseignement secondaire, dont les missions sont bien celles de la défense des intérêts de ses membres, et le Syndicat national indépendant des enseignants de l’Education de base. Mais comme dit Yannick Kouakep Tchaptchié enseignant de mathématique : « Depuis 30 ans, le syndicalisme enseignant cherche sa voie entre actions sporadiques de valeurs, méfiance de tous, manipulations et désunion. Cependant, l’espoir qui l’a fait naître, n’a pas tué l’espoir suscité chez les enseignants par les anciennes et nouvelles générations de leaders. Le défi de la rigueur et moralisation syndicale s’impose pour notre survie. » Comme pour dire que la survie de l’enseignant au Cameroun, reste une véritable gageure.

Devrait-on encore disserter sur la nécessité d’une bonne qualité d’éducation pour les Camerounais, devrait-on encore débattre sur le fait qu’une éducation de qualité est le corollaire d’un personnel de qualité, travaillant dans des conditions décentes, à l’abri du besoin et n’ayant pas à se disperser dans des activités parallèles pour arrondir les fins de mois

Qualité indispensable

« De l’éducation de son peuple dépend le destin d’un pays », disait Benjamin Disraeli, et Madiou Diallo de renchérir « l’éducation et l’intelligence sont une arme pour un peuple. Un peuple sous éduqué aura toujours son destin dans les mains des peuples les plus éduqués. » Parlant de sous éducation, c’est ce qui reste dans les écoles, quand les enseignants entament une année avec des frustrations, pour n’être pas rentrés en possession de leur dus après avoir corrigé et délibéré des examens officiels, dont les frais sont versés à l’Etat 9 mois à l’avance. Des enseignants obligés de rester accrochés aux jupes de leurs génitrices ou de dépendre d’un bienfaiteur pour aller prendre service dans son établissement d’affectation après la sortie de l’école, et vivoter ainsi pendant des années alors qu’il déjà un statut de fonctionnaire. Des enseignants obligés de faire des vacations même dans leurs établissements d’attache pour 1000 franc cfa l’heure, pour suppléer le manque d’enseignants de leur discipline. Une autre curiosité camerounaise qui consiste pour un chef d’établissement, à obliger un enseignant de mathématiques ou de physique par exemple, qui a normalement son nombre d’heures de cours réglementaires par semaine, à prendre des heures de plus pour dispenser des cours dans  d’autres classes parce qu’il n’y a pas assez d’enseignants dans l’établissement pour cette discipline. Quel rendement devrait-on attendre dans ces cas, avec pareille démotivation et surcharge. Et comme si cela ne suffisait pas, des classes censées avoir 60 élèves en ont le double, créant une surcharge intenable pour l’enseignant. Bref, tous les ingrédients semblent réunis pour qu’on ait des enseignements de piètre qualité, c’est-à-dire un peuple sous éduqué dont condamné à être soumis soit à des gouvernants soit à d’autres peuples. Devrait-on encore disserter sur la nécessité d’une bonne qualité d’éducation pour les Camerounais, devrait-on encore débattre sur le fait qu’une éducation de qualité  est le corollaire d’un personnel de qualité, travaillant dans des conditions décentes, à l’abri du besoin et n’ayant pas à se disperser dans des activités parallèles pour arrondir les fins de mois ? Le gouvernement ne maintiendrait-il pas à dessein l’éducation de la jeunesse camerounaise dans la médiocrité, avec un traitement approximatif de l’enseignant, alors que pendant ce temps sa progéniture est envoyée ailleurs fréquenter ? quelle sera la  société camerounaise de demain, quand l’éducateur est clochardisé ?

Roland TSAPI

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