Enseignants : entre droit de grève et devoir d’obéissance

Les enseignants du mouvement « On a trop supporté » sont-ils tombés dans le piège du gouvernement ? Après avoir accepté de suspendre leur mouvement de grève en attendant que le des solutions complètes soient apportées à leurs revendications, ils font désormais l’objet des menaces et intimidations de ce gouvernement qui au début se mettait à genoux pour qu’ils reprennent les cours.

Le préambule de la Constitution du Cameroun, qui affirme son attachement aux libertés fondamentales inscrites dans la déclaration universelle des Droits de l’Homme, la charte des Nations-Unies, la charte africaine des droits de l’homme et des peuples et toutes les conventions internationales y relatives et dûment ratifiées, reconnaît que « la liberté de communication, la liberté d’expression, la liberté de presse, la liberté de réunion, la liberté d’association, la liberté syndicale et le droit de grève sont garantis dans les conditions fixées par la loi.» Depuis le 21 février 2022, les enseignants relevant du ministère des Enseignements secondaires ont entamé un mouvement de grève, égrenant une longue liste de griefs du reste reconnue à leurs corps défendant par toutes les administrations. Une solution partielle a été trouvée pour que les enseignants reprennent la craie, notamment le rétablissement intégral des salaires de certains qui était jusque-là payés au 2/3 de leurs dus. Les enseignants avaient pris acte, mais avaient prévenu qu’ils restent attentifs sur la suite à donner au reste des revendications, tout en faisant prévaloir leur côté patriote pour reprendre la craie et sauver l’année scolaire. Certains enseignants, pétris d’expérience, avaient également mis en doute la sincérité du gouvernement à vouloir régler ces problèmes, et prévenu que les premiers gestes de ce dernier étaient juste pour faire revenir les grévistes dans les classes, le temps de peaufiner les méthodes de répression, n’ayant pas digéré d’avoir été mis en déroute par ces enseignants qui ne lui ont donné aucune chance de déployer la police pour mater et procéder à des interpellations. Il n’a pas fallu beaucoup de temps pour que ce gouvernement confirme ces doutes.

Menaces

Nalova Lyonga: Le Pm m’a dit de sanctionner

Le 28 avril 2022, le ministre des Enseignements secondaires Pauline Nalova Lyonga, celle qui,  au cours d’une conférence de presse le 10 mars 2022, avait accusé ses collègues de la Fonction publique et des Finances de traiter les personnels de l’Enseignement avec peu de considération, celle qui s’était alors attiré la sympathie de ces mêmes enseignants en prenant fait et cause pour eux, est revenu sur ses convictions par une lettre adressée au délégués régionaux des Enseignements secondaires sous la couverture des gouverneurs. Elle écrit : « Au cours du premier trimestre de l’année scolaire 2021-2022, d’importantes obligations des fonctionnaires ont été régulièrement violées par quelques personnels du ministère des Enseignements secondaires. Il s’agit notamment de l’obligation de servir et de se consacrer au service, de l’obligation d’obéissance, de l’obligation de réserve. » Elle demande alors à ses délégués d’acheminer les dossiers des personnels indisciplinés dans les services des gouverneurs pour l’organisation des conseils de discipline, tout en prenant soin de rejeter cette initiative sur le Premier ministre chef du gouvernement qui lui aurait donné instruction. A la suite du ministre des Enseignements secondaires, le ministre de l’Administration territoriale Paul Atanga Nji, a aussi signé une lettre dans ce sens le 6 mai 2022, adressée aux gouverneurs des régions, leur demandant de procéder à l’identification et à l’interpellation le cas échéant, des signataires des « tracts » véhiculés par les mouvements « On a trop supporté » et On a trop attendu », tout en maintenant le contact avec « les syndicats des enseignants légaux qui, de tout temps, ont fait preuve de compréhension et de patriotisme et ont toujours travaillé avec les plénipotentiaires du gouvernement en vue de trouver des solutions progressives et durables aux difficultés rencontrées dans le secteur éducatif »

Serait-on en train de vouloir exhumer le corps de Hamidou du lycée de Beka pour le traduire au conseil de discipline, pour avoir manqué à son devoir d’enseigner, pour avoir désobéi à sa hiérarchie en refusant de reprendre les cours, ou pour avoir manqué au devoir de réserve en publiant une vidéo dans les réseaux sociaux pour dénoncer sa situation de travailleur pendant 10 ans sans intégration et sans salaire ?

Se tirer une balle dans le pied

Le Minat Atanga Nji ouvre les yeux aux enseignants

En plus d’afficher une fois encore son côté réfractaire aux revendications légitimes, le gouvernement se tire des balles dans les pieds avec ces sorties. Le droit de grève est reconnu à tous, et aux enseignants aussi. Et une grève est par essence une désobéissance, un refus de faire son devoir suite au non-respect de ses engagements par une partie, qui de ce fait légitime la grève. Un employeur qui ne respecte pas ses engagements vis-à-vis de l’employé ne peut pas accuser ce dernier d’abandon de poste s’il décide de ne pas venir au travail. L’article 3 du décret 2001/108/Pm du 20 mars 2001 fixant les modalités d’évaluation des performances professionnelles des fonctionnaires, précise que l’évaluation du fonctionnaire se fonde sur le résultat obtenu au vu des objectifs définis par le supérieur hiérarchique, en tenant compte entre autres « de la description du contexte en terme de moyens matériels, humains et financiers dans lequel le travail est exécuté. » Le ministère des Enseignements secondaires serait-il en train d’envisager sérieusement de traduire au conseil de discipline des enseignants qui ont travaillé pendant des années sans salaire, sans arrêté d’intégration, et qui un matin ont décidé de dire « On a trop supporté », serait-on en train de vouloir exhumer le corps de Hamidou du lycée de Beka pour le traduire au conseil de discipline, pour avoir manqué à son devoir d’enseigner, pour avoir désobéi à sa hiérarchie en refusant de reprendre les cours, ou pour avoir manqué au devoir de réserve en publiant une vidéo dans les réseaux sociaux pour dénoncer sa situation de travailleur pendant 10 ans sans intégration et sans salaire ?  Où met-on désormais la frontière entre le droit de grève et le devoir d’obéissance ? Qui a manqué à son devoir dans l’affaire des enseignants de l’OTS ou OTA, les services administratifs des divers ministères où les dossiers sont enterrés, ou les enseignants obligés de conduire des motos pour survivre, multiplier des cours de vacation au point d’y laisser leurs vies, assassinés par des élèves ? On est là une fois de plus dans l’univers des animaux malades de la peste de Jean de la Fontaine, où c’est le plus faible qui est responsable de tous les maux de la société et doit « faire face à la rigueur de la loi.» Quant aux vrais coupables, ils méritent éloges et honneurs. Mais les enseignants semblent désormais fermes avec leurs stylos, prêts à rectifier comme dans leur réponse du 9 mai 2022 au ministre de l’Administration territoriale : « Que le gouvernement cesse des intimidations et engage un dialogue franc avec les vrais représentants OTS-OTA-CEVCAM-SECA et non plus avec ceux qu’il s’est choisi… »

Roland TSAPI

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