Ens et Enset : formation pour le chômage ?

Alors que l’enseignement secondaire connaît toujours un déficit de personnel enseignant, contraignant les établissements publics à faire de plus en plus recours aux vacataires, le gouvernement entend ne plus recruter très prochainement les élèves professeurs à la sortie des écoles

Le gouvernement camerounais a fait face en fin février 2022, a une grève des enseignants du secondaire, qui réclamait un peu de considération pour leur corps de métier, objet d’un traitement au rabais depuis des lustres. Le seul corps des fonctionnaires dont les membres sortis de l’école de formation, bénéficiant d’une intégration automatique à la fonction publique et d’une prise en solde par le budget de l’Etat, devaient attendre parfois pendant 10 ans pour que leurs dossiers d’intégration aboutissent, non sans avoir graissé les pattes dans divers maillons de la chaîne administrative. Ceux pris en solde étaient payés au 2/3 sans aucune explication. La liste des griefs comportaient au total près de 20 points. Le mouvement de grève, silencieux, transparent, impersonnel et acéphale, a mis en déroute toutes les tentatives de déstabilisation, obligeant ce gouvernement, à son corps défendant, à y proposer des solutions, dont la plus immédiate était le rétablissement du salaire intégral de ceux qui subissaient des coupes. Le reste des revendications a été l’objet des promesses, des mesures progressives étant envisagées.

Le 19 mai 2022, trois mois après le début de cette grève, le ministre de la Fonction publique et de la réforme administrative Joseph Le, et celui de l’Enseignement supérieur Jacques Fame Ndongo,  ont adressé une correspondance au Secrétaire général des services du premier ministre  avec pour objet « mise en œuvre des directives présidentielles relatives à la situation des enseignants ». Les deux membres du gouvernement rendaient compte des résolutions auxquelles ils sont parvenus à l’issue d’une séance de travail qu’ils avaient co-présidé le 11 mai 2022, relative à l’organisation des concours d’entrée dans les Ecole normales supérieures (Ens) et les Ecoles normales supérieures de l’enseignement techniques (Enset). Le point B indique qu’il a été relevé des contradictions entre les dispositions réglementaires régissant lesdites écoles et celle de l’intégration à la fonction publique, et les points C et D disent qu’ils ont convenu de « maintenir les droits acquis pour les étudiants admis jusqu’en 2022, qui seront automatiquement intégrés dans la fonction publique après leur formation, séparer dès l’année 2023, les fonctions de formation et celles d’intégration à la fonction publique, ce qui induit que le ministère de l’Enseignement supérieur continuera d’organiser les concours d’entrée dans les Ecoles normales supérieures et les Ecoles normales supérieures de l’Enseignement technique, tandis que le ministère de la Fonction publique procèdera à l’organisation des concours directs pour l’intégration des lauréats des Ens et des Enset dans la fonction publique de l’Etat, en tenant compte des besoins exprimés par le ministère des Enseignement secondaires ainsi que des disponibilités budgétaires. » La fin de la correspondance indique que ces conclusions sont ainsi transmises pour la « haute appréciation » du Premier ministre en vue de leur mise en œuvre effective.

Dans le même temps, il reste à l’abri les écoles de formation des militaires, des policiers, des sous-préfets, des inspecteurs d’impôts et de la Douane. Tous des corps de métier qui transpirent la répression. Ceux-là continueront d’être intégrés à la fonction publique et pris en solde, tandis que les corps de formation et d’éducation sont laissés à la traîne

Fini le cadeau de l’intégration

La décision n’est pas acquise, mais il importe de noter qu’en réponse aux cris des enseignants face aux difficultés d’intégration à la sortie des écoles, les deux ministres proposent qu’on en parle plus du tout. Les élèves en fin de formation dans ces écoles devront être reversés dans la rue et y rester pour les plus malchanceux, s’auto-employer pour les battants ou pourront être admis au concours d’intégration pour les chanceux. Augustin Ntchamandé, coordonnateur de l’Organisation nationale des parents pour la promotion de l’éducation au Cameroun, et porte-parole de la plateforme Educare pour la promotion et la protection des droits à l’éducation inclusive et de qualité, en fait cette analyse : « Par cette approche qui vise à séparer formation et intégration, le gouvernement finit d’administrer la preuve que l’éducation n’est pas une priorité. Car comment comprendre que pendant que le nombre d’enseignants formés dans les ENS et ENSET est en inadéquation avec la demande en ressources humaines, l’on choisisse la formule restreignante du concours d’intégration ? Autre question, l’Etat douterait-il de la qualité de son propre produit au point d’organiser un autre concours pour faire un deuxième tri? Par-dessus tout, la motivation principale de cette proposition résiderait dans l’incapacité chronique de l’État centralisé à faire face à ses charges régaliennes qu’il a subrepticement transférées aux parents depuis des décennies. Ce processus vise donc simplement à donner une onction de légalité à une pratique non écrite de quotas entre enseignants fonctionnaires et vacataires qui a cours dans les établissements secondaires. La grève du mouvement OTS a démontré à suffisance que l’hyper centralisation des ressources de l’Etat avait fabriqué de nombreux laissés-pour-compte sociaux dont les enseignants. C’est une autre discrimination qui sera ainsi consacrée avec une fonction publique à plusieurs vitesses dans laquelle les uns, ceux de l’ENAM par exemple, seraient directement intégrés, et les autres ceux des ENS et ENSET passeraient par le filtre du concours d’intégration, avec toutes les poches de corruption qui vont nécessairement se créer. » Il faut relever également que si la décision était entérinée, les Ecoles de formation des enseignants du secondaires rejoindraient ainsi les Ecoles normales d’instituteurs de l’enseignement général et technique (Enieg et Eniet) qui forment les enseignants du primaire, les Ecoles nationales polytechniques qui forment les ingénieurs, les Facultés de médecine qui forment les médecins, l’Institut des relations internationales du Cameroun qui forme les diplomates, l’Ecole supérieure des sciences et techniques de l’information et de la Communication (Esstic) qui forme les journalistes et autres. Dans le même temps, il reste à l’abri les écoles de formation des militaires, des policiers, des sous-préfets, des inspecteurs d’impôts et de la Douane. Tous des corps de métier qui transpirent la répression. Ceux-là continueront d’être intégrés à la fonction publique et pris en solde, tandis que les corps de formation et d’éducation sont laissés à la traîne. Demain se prépare aujourd’hui, dit l’adage.

Roland TSAPI

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