Eneo et les investissements oubliés

Le réseau électrique tombe progressivement en désuétude, l’entreprise en charge de la distribution ne semble plus avoir comme priorité l’entretien des équipements

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« Eneo a construit et livré, dans les délais, tous les ouvrages d’alimentation des sites du CHAN 2020 et de la CAN 2021 à Yaoundé, Douala, Bafoussam et Garoua; soit au total 22 stades et annexes. 47km de réseau souterrain, 36km de réseau aérien sur structures métalliques et béton, 07 postes de distribution. » Tel est l’extrait de la note d’information trimestrielle d’Eneo Cameroon sur le service technique du mois de mai 2020, une note d’information qui présente les résultats opérationnels de l’entreprise sur quelques indicateurs principaux de performance pour le compte du premier trimestre 2020. Dans la même note d’information, la société informe que « les principales causes des énergies non fournies du fait du réseau de distribution sont : Les défauts présents sur les câbles aériens et souterrains, les transformateurs et autres ouvrages. L’accélération des travaux d’investissement, qui ont connu un décalage, est critique pour une amélioration notable :remplacements des poteaux, remplacements des tronçons de câbles dans les villes de Douala et Yaoundé, protection des transformateurs de distribution. »

Cette note d’information se garde bien de faire le point sur les rentrées financières pendant cette période. On apprend tout au plus que « la fraude prive les clients réguliers de la sécurité et du confort qui leur sont dus. Ce qui pose un problème de justice sociale avec des conséquences systémiques : la mauvaise qualité d’énergie (baisse de tension) pour cause de surcharge des transformateurs dans les zones affectées par les branchements pirates; les clients réguliers qui supportent la charge financière des illégaux; les accidents et incendies , la perte par Enéo d’environ 32% de l’énergie livrée au secteur public, avec un impact direct sur les finances, donc sur les investissements destinés à améliorer/soutenir la qualité de service. »

Décrépitude

C’est une lapalissade de le dire ainsi en effet. Pendant que la société se félicite de construire les lignes d’alimentation pour les chantiers de la Can, les poteaux jonchent les rues des villes, d’autres sont affaissées sur des clôtures des maisons, des câbles électriques trainent à même le sol depuis des mois et des mois. En pleine ville de Douala, il suffit de soulever la tête pour voir avec quel désordre les fils électriques s’entremêlent sur les poteaux, à se demander s’il n’ y a pas un minimum de norme à respecter même dans la pose de ces fils. C’est sur ce désordre, sur ces poteaux au sol et des câbles accrochés aux portails, sur des arbres ou retenus par des morceaux de bois que des agents Enéo ou ses mandataires traversent pour aller chercher la fraude chez des clients.

Pour ce qui est des poteaux qui ne sont plus remplacés, pourrissent et tombent de toute part, l’entreprise s’est réfugiée derrière la crise anglophone pour justifier l’inaction. Dans toutes ses communications, elle affirme que la pénurie des poteaux bois résulte d’une rupture du flux d’approvisionnement des poteaux bois bruts provenant de la région du Nord-Ouest, d’où sortait environ 90% des poteaux bois. Elle explique que « pour pallier cette pénurie, l’entreprise a engagé le processus d’acquisition de nouvelles forêts dans la région de l’Ouest. Des partenariats ont aussi été engagés avec des fournisseurs locaux pour la fabrication des poteaux en béton. Le programme de remplacement de 90 000 poteaux bois pourris a aussi été accéléré, et le temps de prise en charge davantage amélioré pour les cas critiques signalés au 8010 et sur les réseaux sociaux. »

Malgré les annonces, ces installations qui tombent en ruine sous les yeux de tout le monde durent, les populations sont désormais habituées à vivre avec des fils électriques posés sur le toit ou sur la barrière, avec des poteaux soutenus par des piquets en bois et des morceaux de latte. Cela dure, au point où il est évident désormais que les priorités de l’entreprises ne sont pas au réinvestissement pour l’entretien du réseau. Un poteau a une durée de vie, Enéo le sait, et l’élémentaire en management c’est d’anticiper sur les amortissements du matériel. Mais l’entreprise, en annonçant aujourd’hui, seulement aujourd’hui des programmes de remplacements des poteaux qui n’arrivent pas, ou des partenariats engagés avec des fournisseurs locaux, se comporte comme si elle a été surprise par l’affaissement de ces poteaux à un moment donné, alors qu’elle est supposée prévoir tout cela. Et personne ne fera l’insulte à l’expertise des agents Enéo pour dire qu’ils ont mal évalué les durées de vie, on ne mettra pas non plus en doute les capacités managériales des dirigeants de la société en disant qu’ils n’ont pas su anticiper. On fera juste le constat selon lequel les priorités sont ailleurs, même pas sur les investissements minimaux, comme les descentes terre sur les lignes électriques dans les quartiers.

Tout y passe

Matériel bas de gamme

Un expert en électricité explique que les baisses de tensions ne sont pas seulement le fait des compteurs anciens ou nouveaux, intelligents ou idiots, mais en grande partie dues à l’absence des piquets de terre sur les lignes, des câbles et autres matériels de mauvaise qualité. Les lignes électriques pullulent en effet du matériel de mauvaise qualité, c’est visible même à l’œil nu. Eneo le sait, L’Agence de Régulation du Secteur de l’Electricité chargée du contrôle de la mise en œuvre du programme national de maîtrise d’énergie électrique, qui devraient veiller à la certification du matériel électrique avant utilisation comme exigé par la loi, le sait aussi. La  n° 2011/022 du 14 décembre 2011 régissant le secteur de l’électricité au Cameroun, à l’article 69, précise que « la mise en œuvre de la maîtrise d’énergie électrique repose sur des obligations, les conditions et les ressources nécessaires, notamment des normes et des exigences d’efficacité énergétique, du contrôle d’efficacité énergétique, des audits énergétiques obligatoires et périodiques, des mesures d’encouragement et d’incitation de l’amélioration de la connaissance du système énergétique et de la sensibilisation des utilisateurs. » Et pour garantir la norme, il faut un minimum d’investissement. De l’affirmation de certains acteurs du milieu, la centrale hydroélectrique d’Edéa qui fonctionnait avant la privatisation avec trois turbines, n’a à ce jour qu’une seule en marche, faute d’investissement pour remettre les deux autres sur pied et permettre que cette centrale fasse un rendement optimal. Enéo met aujourd’hui la construction des lignes sur les chantiers de la Can à son compte, mais tous savent que ces travaux n’ont pas été réalisés sur investissement propre de l’entreprise, les fonds étaient issus du budget prévu à cet effet par le Comité d’organisation de la compétition, approvisionnés par les caisses de l’Etat ou sur prêts auprès des bailleurs de fonds. Encore qu’il faille préciser que si à ce jour les travaux sont avancés à un niveau c’est grâce à la pression du gendarme de la Caf.

En tout état de cause, le secteur de la distribution de l’électricité au Cameroun est en péril, et non seulement les investissements ne sont plus consentis pour l’amélioration de la qualité du service, mais en plus, l’entreprise reste redevable à hauteur des milliards de Francs Cfa auprès de ses prestataires qui réalisent près de 90% de ses travaux. La suite dans notre prochain éditorial 

Roland TSAPI

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