Endettement : quand le Fmi a pitié du Cameroun

Le train de vie des dirigeants des entreprises inquiète l’institution financière, et l’on peut redouter une braderie du pays à long terme

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A la suite d’une mission d’évaluation menée du 15 au 26 février 2021 sur les risques budgétaires liés à la gestion des entreprises publiques, le Fonds monétaire international a produit un rapport qui relève que ces entreprises publiques restent essentielles pour le développement du pays, la croissance et l’emploi. Cependant, elles restent confrontées à de nombreuses difficultés structurelles, c’est pourquoi leur rentabilité reste globalement faible. Autrement dit, la Cameroun Airlines Compagnie (Camair-Co), la Cameroon Telecomunications (Camtel), le Parc national de matériel de génie civil (Matgenie), pour ne citer que ces quelques-unes, n’arrivent pas à être productives et rentables pour des raisons d’organisation. L’institution internationale est restée gentille pour ne pas dire ouvertement qu’elles ne sont pas gérées efficacement, sous-entendu par des hommes qui sont  là où ils ne devraient pas être. Elle a plutôt souligné diplomatiquement que ces hommes sont trop payés à ne rien faire, en écrivant dans son rapport : « Les textes sont silencieux sur plusieurs points relatifs à l’éthique et à la transparence de la gouvernance des entreprises publiques. Il n’existe pas de règles de gestion des conflits d’intérêts ni de règles harmonisées concernant la constitution et le fonctionnement des comités et/ou commissions rattachés au CA (en particulier les conditions de leur désignation et rémunération). Le montant de l’indemnité de représentation du directeur général et de son adjoint, qui fait partie intégrante de leurs rémunérations, n’est pas non plus encadré. »

Vaches à lait

Camtel, l’une des entreprises budgétivores

Que de lois existent pourtant au Cameroun, qui organisent ces entreprises publiques et fixent les règles de fonctionnement, mais des lois qui semblent encourager les dirigeants de ces entreprises à les considérer plus comme des vaches à lait que des outils de production. Le Fonds monétaire est allé jusqu’à demander carrément la modification de l’une de ces lois, le décret n°2019/321 du 19 juin 2019, fixant les catégories d’entreprises publiques, la rémunération, les indemnités et les avantages de leurs dirigeants. Ce décret classe les entreprises en 5 catégories en fonction de leurs chiffres d’affaires, la première catégorie étant constituée des entreprises dont le budget moyen réalisé durant les trois derniers exercices clos est supérieur ou égal à 100 milliards de francs cfa. D’après l’article 20 de ce décret, le salaire mensuel de base alloué au directeur générale d’une entreprise publique de première catégorie est de 0,003% de la borne inférieure du budget, c’est-à-dire 3 millions de francs cfa, auxquels il faudra ajouter le 1/5 de ce salaire soit 600 000 francs cfa comme indemnité mensuelle de responsabilité. Il a également droit à 750 000 francs comme frais de loyer mensuel à la charge de l’entreprise, une somme qui doit lui être versée s’il habite son propre domicile. En plus de deux voitures mis à sa disposition, il a également droit à un forfait mensuel de carburant, d’eau et d’électricité, de téléphone, de domesticité, d’un gardien de jour et d’un gardien de nuit, l’équipement de sa maison doit être refait à hauteur autorisé du double de son salaire, renouvelable tous les 5 ans. Il est soigné au frais de l’entreprise, même en cas d’évacuation sanitaire. Au bas mot, le directeur général d’une entreprise publique de première catégorie coûte au moins 12 millions de francs cfa par mois, sans compter que de temps en temps il se met en mission qui coûte 150 000 francs cfa par jour quand le déplacement se fait à l’intérieur du pays, ou 250 000 par jour au moins s’il traverse les frontières. Voilà le contenu d’un décret pris il y 3 ans pour fixer le train de vie des directeurs d’entreprises publiques dans un pays qui se promène à travers le monde pour demander l’aumône, même pour les premiers soins du corona virus.

Entreprise de fonctionnement

A la suite de ce décret, le ministre des finances a signé l’arrêté du 4 mai 2020 portant classification des entreprises publiques au Cameroun, arrêté au terme duquel une entreprise comme Camtel est classée en première catégorie, pour prendre un seul exemple. Camtel qui peine à se faire une place sur le marché de la téléphonie au Cameroun, une entreprise nationale dont les produits sont à peine visibles dans la rue où pullulent pourtant les produits des autres opérateurs, qui en plus ne sont que des détaillants des services qu’elle leur livre en gros. Le directeur général, son adjoint et le président du conseil d’administration coûtent pourtant à l’entreprise au moins 30 millions de francs cfa le mois. Les autres entreprises publiques classées dans la même catégorie, dont les dirigeants coûtent autant sinon plus, sont la Compagnie camerounaise d’aluminium Alucam dont le citoyen lambda ne peut dire ce qu’elle fait pour lui, la Société de développement du Coton du Cameroun (Sodecoton) dont l’impact de  la production sur le marché du textile est peu perceptible, la Société nationale des hydrocarbures (Snh) et la Société nationale de raffinage (Sonara) dont les activités n’ont jamais permis à ce que le prix du litre du carburant connaisse une baisse à la pompe. C’est cette contradiction entre le traitement des dirigeants et présidents des conseils d’administrations des entreprises publiques, et leur compétitivité en termes de production ou d’acquisition des parts de marché, dans l’optique d’améliorer les conditions de vie des populations, que relève le Fonds monétaire international.

Bientôt elle va saisir le Cameroun

Et il faut dire que dans le cas d’espèce, l’institution de Bretton Woods est même gentille d’indiquer ces mesures correctives au Cameroun, pour lui dire, au lieu de continuer à emprunter de l’argent, tu peux faire des économies en faisant tel ou tel réajustement. Dans le fond, elle aurait bien pu laisser le pays s’enfoncer avec ces dépenses dispendieuses, et continuer à venir tendre la main. Accorder des prêts n’est pas un problème pour le Fmi, elle est là pour ça, et le Cameroun reste crédible en raison de la richesse de son sol et de son sous-sol. L’Institution peut toujours pomper de l’argent et laisser les dirigeants dilapider, et dans dix ans elle viendra sceller le pays et mettre tout le monde dehors, comme l’huissier qui expulse un homme qui a mis sa maison en gage pour emprunter de l’argent. Ceux qui voudront rester seront transformés en esclaves, travaillant pour payer des dettes, jusqu’à ce que la mort les sépare.

Roland TSAPI

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