Electricité : les barrages… noyés

Les projets de grande utilité dont la durée des travaux dure indéfiniment, sont devenus le lot quotidien au Cameroun. A l’exemple du barrage hydroélectrique de Lom Pangar, qui après 10 ans de travaux, n’a pas encore produit le moindre kilowatt d’énergie pour les populations de l’Est.

Le Cameroun est engagé dans une course contre le déficit énergétique qui reste un frein de poids dans l’industrialisation du pays. La question, si l’on s’en tient aux discours officiels reste préoccupante pour le gouvernement qui en la matière, a entamé plusieurs projets de construction des barrages hydro-électriques, mais qui au fil des années piétinent, confortant le pays dans sa position de nation à projets éternels, au pire abandonnés, au mieux mis en service sans être achevés, et qui vieillissent sans jamais être réceptionnés. Pour les projets qui s’éternisent, le barrage de Lom Pangar est une illustration.

Démarrages en court-circuit

Barrage de Lom Pangar, la mise en service toujours repoussée

Lors d’une récente visite  sur le site de ce projet, le directeur de Electricity Development Corporation  (Edc)Théodore Nsangou expliquait la non livraison de ce chantier : « On avait tout planifié sauf le Covid…le premier groupe a été bloqué au port de Shanghai pendant près de 4 mois, ce n’est que récemment que nous avons eu la confirmation qu(’il) est sur le bateau, une fois arrivé on va avoir tout le processus d’installation et d’essai, on n’attend que l’énergie de l’usine pour mettre en service cette ligne, donc nous allons nous retrouver en décembre cette année avec la ligne mise en service, le premier groupe déjà en service et le deuxième en cours d’essai.» Il y a 6 mois, le 2 octobre 2021, le même était au même endroit, et annonçait les premiers megawatt de ce barrage dans 6 mois, à savoir au mois de mars ou avril 2022. Plus loin en arrière encore, on avait retrouvé Théodore Nsangou le 16 mars 2021 sur le site, qui annonçait  «la fin des travaux de construction de l’usine de pied est prévue entre fin décembre 2021 et fin mars 2022. Je suis en train de tout faire pour tenir ce calendrier malgré la pandémie du Covid. En fait, je serai dans ce chantier tous les deux mois pour contrôler l’avancement des travaux». Un bond en arrière encore, on est le 10 avril 2019 quand le site d’information Actu Cameroun reprend une interview du même directeur de Edc dans le quotidien Mutations, dans laquelle il disait : « C’est vrai que nous avons pris un retard à cause du financement. Mais je peux vous dire aujourd’hui que toutes les contraintes de financement sont levées…je crois que toutes les conditions sont réunies pour que les travaux se déroulent normalement et d’ici 20 mois, les travaux seront livrés».

Un bref récapitulatif donne le tableau suivant : le 10 avril 2019, la livraison est promise dans 20 mois, c’est-à-dire en décembre 2020. A cette date, pas d’électricité. Un an et demi passe, on se retrouve le 16 mars 2021 sur le site où une nouvelle promesse est faite pour décembre de la même année. A date, les villages environnants sont toujours dans l’obscurité. Une nouvelle promesse est faite pour avril 2022, en vain, et le 25 juin 2022, une nouvelle date est donnée, décembre 2022. Il faut rappeler que la pose de la première pierre du barrage de Lom Pangar a été faite le 3 août 2012 par le président de la république Paul Biya . L’infrastructure, destinée entre autres à étendre la fourniture de l’énergie à 150 localités de la région de l’Est, avait un coût initial estimé à 200 milliards de fcfa, et devait être  exécuté sur une période de 48 mois à partir de 2011. Depuis 2015 donc, on ne devrait plus être en train de parler du barrage de Lom Pangar, si ce n’est en termes de retombées économiques que l’énergie électrique produite ici aurait apporté, et de l’amélioration induite de la qualité de vie des populations de la région de l’Est. Il va sans dire que le budget initial pour le projet doit au bas mot, avoir été multiplié par 5 entre temps. Même le petit habitant qui veut se construire dans un quartier sait qu’une maison construite en 3 ans coûte 5 fois plus que la même maison construite en 6 mois. La main d’œuvre est extensible, le même matériel est acheté plusieurs fois, avec des prix qui grimpent chaque mois.

Le 22 février 2022, le président sénégalais Macky Sall a inauguré le Stade Abdoulaye Wade d’une capacité de 50 000 places, dont la première pierre avait été posée deux ans plus tôt, le 20 février 2020. En 18 mois réglés comme une horloge, les clés du stade ont été remises et on est passé à autre chose. Au Cameroun, cela relève d’un rêve, et on en est à se demander si la mise en route des projets n’est finalement pas une astuce pour endetter davantage le pays, et permettre aux gestionnaires de

Habitude

Lom Pangar n’est qu’un exemple parmi tant d’autres projets structurants au Cameroun qui s’éternisent : le complexe sportif Olembe, l’autoroute Yaoundé Douala, les pénétrantes Est et Ouest de Douala, le port de Kribi etc… Mais le cas des projets hydroélectriques est plus  préoccupant, du moment où leur achèvement aurait permis non seulement de calmer les tensions sociales de revendication de l’électricité dans les ménages, quartiers, villes et villages, mais aussi contribueraient à l’essor économique. Il faut reconnaître que dans ce domaine, les projets foisonnent pourtant : Mekin, Memve’ele. Natchigal, Grand Eweng et autres,  mais une question essentielle revient toujours : pourquoi au Cameroun un projet ne peut être mené à terme dans les délais ? L’un des problèmes identifiés est la faible maturation des projets, jargon utilisé dans le milieu pour dire qu’on n’avait pas bien réfléchi, ou plutôt comme dit le technicien de surface au quartier, on avait mal fait le devis. Si cela peut être compréhensible pour les projets privés, ça tombe toujours en dessous des sens pour des projets étatiques, dont la mise en route est encadrée par une batterie de textes, parmi lesquels le Code des marchés publics, revu et actualisé en 2018 par le décret 2018/366 du 20 juin, pour intégrer des solutions à tous les obstacles du processus. S’agissant du volet spécifique de la maturation des projets, le ministère de l’Economie, du plan et de l’aménagement du territoire a élaboré au moins depuis 2010 un « manuel de référence des normes de maturation des projets d’investissement public au Cameroun »  dont la dernière version date de 2017. Mais les délais de livraison des chantiers ne sont pour autant pas devenus moins élastiques. Le 22 février 2022, le président sénégalais Macky Sall a inauguré le Stade Abdoulaye Wade d’une capacité de 50 000 places, dont la première pierre  avait été posée deux ans plus tôt, le 20 février 2020. En 18 mois réglés comme une horloge, les clés du stade ont été remises et on est passé à autre chose. Au Cameroun, cela relève d’un rêve, et  on en est à se demander si la mise en route des projets n’est finalement pas une astuce pour endetter davantage le pays, et permettre aux gestionnaires de s’engraisser au passage…

Roland TSAPI

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