Electricité : Enéo, les dettes et les sous-traitants

L’entreprise en charge de la distribution de l’énergie électrique continue de clochardiser les entreprises sous-traitantes qui font tout le sale boulot, alors qu’elle se ménage une quiétude financière avec l’Etat et autres grosses boites

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Dans une interview accordée au journal économique en ligne investir au Cameroun, publiée le 16 avril 2021, le directeur général de Energy of Cameroon, Eric Mansuy, dressait un état financier de l’entreprise chargée de la distribution de l’électricité au Cameroun qu’il dirige depuis le 28 novembre 2019. D’après lui, en fin d’année 2019, l’entreprise était endettée auprès de ses fournisseurs de carburant et d’énergie à hauteur de 155 milliards de francs Cfa. La Kribi Power development company et la Dibamba power development company  lui réclamaient 83 milliards de Fcfa. Tradex,  Gaz du Cameroun, Electricity development corporation (EDC), la Société nationale de transport de l’électricité (Sonatrel) sont autant de créanciers qui frappent à sa porte chaque mois pour réclamer de l’argent. Il a expliqué que pour tous ces gros créanciers, des solutions sont déjà trouvées pour l’apurement progressif, en étroite collaboration avec l’Etat ou avec les banques.

Eric Masuy, Dg Eneo

« Nous avons signé des accords fin 2020 avec KPDC/DPDC pour l’apurement de cette dette, dans un délai raisonnable de 48 mois. Eneo prend toutes les mesures pour implémenter ces accords», dit-il. Pour Tradex, « les discussions se poursuivent avec l’État à ce sujet », avec Gaz du Cameroun « le contentieux est apaisé et en cours de règlement à l’amiable », quant à Edc et Sonatrel il dit : « Nous travaillions étroitement avec l’État, au travers notamment du Premier ministre et du ministère des Finances, pour suivre et surtout trouver des solutions à la dette du secteur. Notre position depuis décembre 2019 (date à laquelle le Premier ministre a organisé une table ronde des acteurs du secteur), est que les grands clients du secteur (et notamment les débiteurs publics) doivent régler leurs factures d’électricité dans les délais, afin que nous puissions de notre côté payer chaque mois tous les acteurs du secteur, qu’ils soient publics ou privés ».

Victime  consentante

Dans le même temps, le distributeur de l’électricité réclamait à ses clients la somme de 180 milliards de FCFA, dont 63 milliards aux seules entreprises publiques ou à capitaux publics. Pour ces réclamations, le directeur indiquait dans son entretien que les discussions étaient en cours et devraient aboutir prochainement, dans le cadre de la volonté ferme du Gouvernement de normaliser le secteur. De même, disait-il, le processus de reprise de la dette d’Alucam par l’État était en bonne voie, et pour éviter que la dette des fournisseurs de carburant ne grossisse davantage, le chef de l’État avait instruit que soit viré à Eneo un milliard de FCFA par semaine pour supporter la consommation des centrales thermiques du septentrion, même comme cet argent « couvre les factures de consommations d’électricité de l’État et de ses démembrements, et en aucun cas les besoins pour 2021. Cela n’est pas nouveau et ne répond pas à l’urgence signalée pour la bonne alimentation des populations du septentrion. »

La dette des Pme ignorée

Des compteurs posés par des sous-traitants

En gros, Eric Mansuy expliquait que l’Etat lui devait de l’argent, qu’il devait à son tour de l’argent à ses fournisseurs, et que globalement il y avait des accords d’un côté comme de l’autre, pour la résorption de la dette  soit en espèce soit par compensation. Les éléphants se sont entendus entre eux en somme. Sauf que dans tout cela, rien n’a été dit des entreprises sous-traitantes, les Pme  qui meurent petit à petit, suffoquées par les dettes de près de 3 milliards 500 millions de francs cfa que leur doit Eneo, d’après l’Association des entreprises d’Eau et d’électricité du Cameroun. Ces entreprises pré financent les travaux sur le terrain en s’endettant dans les microfinances ou les tontines, et doivent attendre en retour le paiement des factures pendant des années. Dans l’intervalle, les intérêts grossissent, les charges fixes ne sont pas supportées, les employés accumulent les arriérés de salaire, bradent le matériel de l’entreprise, développent des réseaux de fraude sur les lignes pour survivre. Après une énième réclamation de ce paiement par ces entreprises il y a quelques mois, Eneo a mis sur pied une « task force », puisque c’est la mode au Cameroun désormais, constituée d’une dizaine d’employés pour se pencher sur la question. C’est cette « task force » qui avait consolidé la dette des sous-traitants à 3 milliards 500 millions, alors que ces derniers évaluent à plus de 6 milliards. Mais même ce qui a été reconnu est minimisé par le directeur lors de sa sortie, il préfère expliquer comment les problèmes sont résolus ou en voie de résolution avec les multinationales ou les grosse entreprises qui ont déjà une trésorerie, car il faut en avoir une pour laisser 40 milliards par exemple trainer comme dette et continuer de fonctionner.

Affamer les sous-traitants

Eneo serait-elle déterminée à tuer la petite entreprise qui l’aide pourtant à assurer son service auprès de la clientèle, la Pme prompte à venir au secours pour un support électrique tombé, à rétablir le réseau détruit par la foudre ou les arbres dans une zone. Il faut remarquer qu’Enéo, sur les traces de son ancêtre Aes Sonel s’était déjà arrangé pour se défaire des tâches lourdes désormais sous traitées, pour conserver les postes de recouvrement et d’encaissement. Ainsi, pendant que les petites entreprises peinent à la tâche dehors, affrontent les intempéries, font face à des reliefs dangereux et hostiles pour ramener les câbles électriques et les poteaux dans des domiciles les plus éloignées, elle encaisse de l’argent dans les bureaux loin du soleil, ses employés sont payés chaque mois alors que les employés des sous-traitants vivotent parce que les factures de leurs entreprises ne sont pas payées, et par ricochet leurs salaires. On n’est pas loin d’un système esclavagiste. Si Eneo, l’Etat, Kpdc, Tradex, Gaz du Cameroun, Edc et Sonatrel, si toutes ces grosses mastodontes peuvent s’entendre pour gérer leurs dettes entre elles et continuer à vivre sans faire souffrir leurs employés, il n’en est pas de même pour les petites et moyennes entreprises. Ces dernières restent fragiles, et le non-paiement de leurs prestations concourt simplement à les enfoncer davantage. Et c’est l’économie qui en pâtit.

Roland TSAPI

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