Education : les enseignants du privé à leur propre sort (2)

Le mode de recrutement, la fixation des salaires et les conditions de travail de cette catégorie des travailleurs se fait exclusivement aux mépris des textes en vigueur

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La rentrée scolaire du 3eme trimestre le 1er juin 2020 ne s’est pas faite sans bruit. Comme nous l’annoncions déjà, les enseignants de certains établissements scolaires privés n’ont pas manqué de se faire entendre, pour revendiquer le paiement de leurs salaires depuis le mois de mars 2020. D’après eux, à l’annonce de l’arrêt des classes le 18 mars, leurs salaires ont simplement été noyés, et pour les plus chanceux, leurs employeurs leur ont fait des avances d’un demi-mois ou d’un mois à la veille de la rentrée, question de les flatter pour revenir en classe. Cette affaire des salaires qui refait surface à la faveur d’une reprise des classes particulière, n’est en réalité que la face visible du problème des enseignants du privé, un problème aussi vieux que le monde au Cameroun. L’enseignant dans l’ensemble est le parent pauvre de l’éducation au Cameroun, mais si dans le public ces professionnels de la craie revendiquent de meilleures conditions de travail, dans le privé ils sont en plus traités moins que des cultivateurs de champs, et à tous les niveaux.

Salaires de catéchiste

D’abord ce qu’ils appellent salaire n’en est pas un, puisque ne représentant rien comparé au travail qu’ils fournissent mais qui n’est jamais apprécié à sa juste valeur, ne rencontrant en face que de l’ingratitude. A ce niveau, ils sont victimes, comme tous les autres travailleurs régis par le code du travail camerounais, d’un traitement au rabais inscrit dans la loi. En effet, depuis la promulgation  de la loi portant Code du travail le 14 août 1992, les défenseurs des droits des travailleurs n’ont cessé de la dénoncer comme étant le fondement de l’esclavage moderne d’une part et une voie pour des détournements massifs dans certaines entreprises à travers le paiement des salaires indues. D’après l’article 62 alinéa 2, « Les catégories professionnelles et les salaires y afférents sont fixés par voie de négociation dans le cadre des conventions collectives ou des accords d’établissement prévus au titre III de la présente loi. » Cette disposition jette simplement en pâture le chercheur d’emploi qui est laissé à la merci de l’employeur. Parlant des enseignants du privé donc, la situation est aggravée par la production massive des chômeurs par les universités et autres écoles de formation. La demande étant forte, les fondateurs d’établissements ne se gênent pas pour dire un diplômé que ce qu’il lui propose est à prendre ou à laisser, parce que de toute façon il n’est pas seul. Dans la fonction publique, les catégories professionnelles sont pourtant bien définies et les indices salariales connus. Mais pour ce qui est des travailleurs régis par le Code du travail, les dispositions de l’article 62 permettent que dans le privé l’employeur négocie cette catégorie, et il le fait toujours au rabais.

Des mois élastiques

Ensuite, cela n’est pas tout pour les pauvres enseignants. Non seulement ils sont appréciés au rabais, mais en plus ces négociations se font à la tête du client, au mépris de l’article 61 (2) du Code qui dit «  A conditions égales de travail, d’aptitude professionnelle, le salaire est égal pour tous les travailleurs, quels que soient leur origine, leur sexe, leur âge, leur statut et leur confession religieuse, dans les conditions prévues au présent article. » Dans ces établissements privés, comme dans d’autres entreprises d’ailleurs, les camarades de classe, titulaires des mêmes diplômes, dispensant les mêmes cours dans les mêmes niveaux de classe, ont des rémunérations différentes. La fixation du montant à payer à tel ou tel étant fonction des critères qui échappent à toute logique, toujours laissés à la discrétion du décideur.

Enfin, une fois que le maigre pécule est conclu entre le fondateur de l’établissement et l’enseignant, il faudra encore invoquer le sort chaque fin de mois, le paiement étant plus hasardeux que les jeux. Dans leur jargon ils disent que les mois sont élastiques, et dépassent parfois 45 jours. Mais là ce n’est plus la loi qui encourage cette pratique. L’article 68 alinéa 2 du Code du travail précise que « les paiements mensuels doivent être effectués au plus tard huit jours après la fin du mois de travail qui donne droit au salaire. » Une fois de plus ici, les fondateurs d’établissement en font à leurs humeurs.

Ils gardent tout de même le sourire

De la débrouillardise au lieu du travail

Il faut dire que le cas de ces enseignants du privé est davantage déplorable, quand on sait que leur contrats, verbaux ou écrits, sont généralement faits pour une durée de 10 mois, 9 mois pour d’autres, rarement 12 mois. C’est dire qu’ils ont toujours 2 à 3 mois passés à blanc dans l’année, ce qui les oblige à se reconvertir entre temps dans tous les petits métiers, et il n’est pas rare que des élèves se fassent transporter par leurs enseignants reconvertis en moto taximen pendant les  congés, où même pendant les classes, pour survivre.

Et comme il est si pénible pour eux d’avoir le petit salaire, les autres avantages d’un travailleur sont pour eux un rêve bien lointain, ils n’espèrent même pas rêver de cela un jour. Quand ils entendent que des travailleurs sont en grève pour réclamer l’assurance maladie à leur employeur, ils se demandent de quoi il s’agit, parce qu’ils n’en ont jamais entendu parler, ils ne connaissent pas la Caisse nationale de prévoyance sociale. Les congés payés, les primes de rendement, les gratifications, les allocations diverses de transport, hébergement, tout cela n’est que chimère pour ces enseignants qui ont pourtant la charge de l’instruction, et même de l’éducation de la jeunesse. Et dans ces conditions que peut-on attendre d’eux ? Et pourquoi ces conditions durent et perdurent dans le temps ?

A suivre

Roland TSAPI

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